• Encre suicidaire

     

    Ce poème nous est présenté par la triste Spéreria, Petit-Mohvä d'un des nombreux mots appelés "désespoir". Constamment triste et mélancolique, Spéreria nous livre ici un poème qu'elle tente de teinter de culture humaine. Elle ne sait trop si elle a réussi. En tout cas, elle a préféré ne pas venir se présenter, trop occupée à pleurer au bord d'un étang. Mais rassurez-vous, nous pensons tous qu'elle n'est heureuse que quand elle est triste, aussi étrange que cela puisse paraître !

     

    Sachez que ce poème est en prose et qu'il ressemble à une pensée, mais Spéreria tient absolument à ce qu'on l'appelle "poème", donc...

      

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    Encre suicidaire

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    Avoir envie de te tuer.

    Ca ne t'était jamais arrivé. Tu regardes par la fenêtre, cherchant du regard un horizon où la prison de tes cils ne retiendrait pas ton imagination. Les cheminées et leur âpre fumée sombre t'empêchent de distinguer les oiseaux, ceux qui volent haut, très haut, ceux qui grattent les nuages du bout de leurs ailes. C'est beau, les cheminées. Droit, carré, comme un point d'orgue en briques. Tu voudrais faire comme ce chat qui rampe sur les tuiles : entendre le son creux, étrangement rond et plein d'un néant presque aquatique, qui résonne sous les griffes paresseusement sorties du matou matinal.

    Il n'est pas midi. Quelle heure est-il ? Les ombres suintent sur les murs secs, tu les sens languir, bailler, fleurir... puis se faner. Quand elles auront toutes collé au sol comme un vieux chewing-gum de papier, il fera nuit. Tu chercheras les étoiles, ne verras que des yeux aveuglants, terrifiants, réprobateurs. Tu leur demanderas pourquoi elles t'en veulent – elles ne répondront pas. Car tu es seule.

     

    Seule.

     

    La lune ton amie a détourné ses regards comme tu as oublié ta plume. Ce n'est plus de l'encre que tu traces sur la feuille : ton crayon saigne. Avant tu pensais que l'air était libre, que c'était l'univers qui ouvrait ses paupières, et que la nuit, ta confidente, chantait sa liberté à gorge déployée – silencieuse harmonie céleste. Mais il n'y a que des clefs qui referment la voûte, que des larmes que l'espoir a figées ; - ton cœur aussi s'est figé, il bat à peine : la désillusion l'a tué. Tu sens dans ton être une douleur qui afflige tes membres. Tu voudrais tomber là inconsciente, juste quelques instants, pour oublier la noirceur de tes yeux, mais on ne cherche plus à t'accorder ce que tu désires : tu restes debout, tremblante, forcée de porter sur ta nuque avachie, l'héritage d'un titan qui n'est pas ton père. Tu cries, tu cries de souffrance, mais qui t'entend ? Ceux qui ne devraient pas recueillir tes pleurs ne cessent d'accourir avec leurs bols, accroupis, affligés pour ta peine, impuissants – et malades de ton mal. Tu les accables sans cesse; et ils t'aiment trop pour t'envoyer te taire. Et toi, toi, misérable larve dépourvue du moindre talent, tu t'accroches à ton orgueil que tu vois fondre sous la chaleur luisante de l'échec. Personne ne peut te sortir de ta tête, et le veux-tu vraiment ?

    Tu voudrais juste que tout redevienne comme avant. Quand tu avais des yeux pour apprécier le monde – tu les as perdus, des murs les écrasent, la douleur les rend myopes ! -, des oreilles pour l'écouter – et non l'entendre comme une gêne agaçante -, des doigts pour sentir sa douceur – et non pas des aiguilles pour aller t'y piquer ; quand tu pouvais chanter les mots que tu aimais, les mâcher avec naïveté, pensant être la première à les utiliser. Quand tu pouvais encore croire enfin que tu avais un avenir rassurant, que le ciel était bleu, qu'une pluie rayonnait.

     

    Quand pourras-tu agir selon tes envies ?

     

    Tu voudrais mourir. Toi qui n'as jamais pu comprendre les mains sanglantes des suicidés. Tu voudrais mourir pour oublier ton échec, l'échec de tes aspirations, et pour tuer la peine que tu as vendue aux autres – ils l'ont prise, par amour pour toi ! Mais tu la leur as laissée, et chaque jour tu l'alimentes. Pour toutes les déceptions que tu leur infliges, tu voudrais mourir. Mais ils te retiennent à terre. Parce que tu les aimes, et que tu sais qu'ils n'y survivront pas – toi dans ton enfer, tu agoniseras de chagrin d'avoir pu les trahir. Tu hanteras le néant, consumée par le vide que tu te seras forgé, celui de leur absence, eux, les vivants, et toi, l'éternelle défaite.

     

    Alors tu oublies la mort ; elle n'est pas pour toi. Pas maintenant. Tu sais au fond de toi que tu aimes la vie. Mais ton quotidien mortel t'empêche de t'en rappeler.

     

    Un jour tu fuiras. Entre les serres d'un oiseau de pluie ; tu fuiras.

     

    Encre suicidaire

     


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