• Emöra

    ©Tous droits réservés. 

     

    Emöra

     

    Ma chère Emöra... Unique amour de ma courte existence... Si j'écris aujourd'hui, c'est pour toi. Où que tu sois, où que tu ailles, sache que je ne t'oublie pas. Et si je sais que je ne te verrai probablement plus jamais, laisse-moi au moins le bonheur de revivre, seul avec ma plume, les plus doux moments que j'ai partagés avec toi...

     

    ***

     


    « Que feras-tu si je m'en vais ? » me demanda la douce voix d'Emöra.

    Surpris par cette question, je saisis doucement son menton et tournai son visage vers le mien, observant ses grands yeux gris à travers les fines mèches blondes qui refusaient de s'aligner avec les autres. Quelques-unes de ses boucles flottaient dans la brise, et le parfum qu'elles dégageaient m'emplissaient d'une joie farouche.

    « Tu veux me quitter ? » l'interrogeai-je avec une pointe d'inquiétude dans la voix.

    Elle rit. Par Arch'evilia, qu'elle était belle !

    « Te quitter ? s'exclama-t-elle en découvrant ses dents d'un blanc nacré. Tu rigoles ? Tu es... Je ne sais pas... Comme la moitié de ce que je suis. J'ai l'impression que sans toi, je ne serais plus que la moitié de moi-même, une ombre sans consistance et sans avenir. Il n'y a que quand je t'embrasse que je me sens entière. 
    - Un monument de l'amour ! plaisantai-je en passant ma main dans ses cheveux. Mon ange... »

    Submergé par une vague de tendresse, je la serrai contre moi, et nous nous embrassâmes doucement. Je me plus à me perdre dans ses boucles, à sentir son parfum naturel que soulevait la brise, à baiser le creux de son cou de nacre... J'avais dix-sept ans. Mais j'avais l'impression d'en avoir mille, de tout savoir de l'amour. Depuis nos six ans, nous nous connaissions, et depuis tout ce temps, nous ne vivions qu'ensemble. Privés de notre famille, comme tous les nourrissons, dès la naissance, nous avions grandi dans une immense école de campagne, et un jour, nous nous retrouvâmes dans la même classe. Ce fut comme... un coup de foudre. Si jeune, n'est-ce pas ? Mais peu importait, j'avais le sentiment qu'avec elle, j'avais retrouvé ma famille perdue, et je ne voulais plus passer mon temps qu'avec elle. Nous apprîmes ensemble les choses de la vie, et tandis que nous nous côtoyions, nous mêlions nos deux caractères pour n'en former qu'un. En fait, je dois avouer que je fus plus influencé par elle, qu'elle par moi. Je finis par en oublier mon vrai nom, mon passé ; désormais, je m'appelais Aromë, comme un prolongement logique d'Emöra. 

    « Pourquoi parlais-tu de t'en aller ? » m'inquiétai-je en observant les collines alentour.

    Nous étions assis dans l'herbe haute rendue presque jaune par un soleil marin, venu de la mer de l'Ouest aux couleurs chatoyantes. Le ciel était d'une couleur orageuse, entre l'or et le gris. Tout le paysage semblait bouger au fil du vent tandis que les mille milliers d'herbes balancaient, et l'on avait l'impression d'être assis sur une vague écumeuse, face à la terre bleue et quasiment plate que représentait la mer. Cette poésie, je la chérissais de tout mon être : je ne la ressentais qu'en présence de mon aimée.

    « Oh, comme ça, répondit-elle en regardant le ciel. Je viens de me rendre compte que ni toi ni moi ne connaissons la véritable séparation, une qui dure plus d'une demi-journée. Alors je me demandais comment nous réagirions...
    - Eh bien moi, je ne me pose surtout pas cette question, bougonnai-je. Pas question de m'éloigner de toi. Même si nous sommes différents après les Maturales, je ferai tout pour rester auprès de toi.
    - Oh, tu sais, je pense qu'il n'y a pas de souci à se faire : la plupart des Enëjz de notre ville se sont métamorphosés en Emelgörs pour leurs dix-huit ans. Je pense que beaucoup d'entre nous avons des parents Emelgörs, et nous sommes certainement classés par ville. Les futurs Emelgörs ici, les autres ailleurs...
    - Mouais... Enfin, avoir des ailes poilues, ce n'est pas trop mon truc. La majorité des Arch'eviliens en ont, il ne s'agit pas que de cette région.
    - On verra bien. De toute façon, nous n'avons rien d'autre à faire qu'attendre. Patience ! Dans une semaine, ce sont mes Maturales ! »

    J'allais répliquer, quand une étrange forme au-dessus de la mer retint mon attention. C'était une quinzaine de petits points noirs qui semblaient s'agiter et qui grossissaient doucement, comme s'ils se rapprochaient. Ça n'aurait pas dû me tordre ainsi l'estomac : il arrivait bien souvent que des êtres arrivent à Gehylra, notre ville, par la voie des airs, étant donné que tous les adultes possédaient des ailes. D'ailleurs, il existait autant de codes de circulation au sol que dans le ciel, et dès qu'on s'approchait un peu de Gehylra, on pouvait aperçevoir des centaines et des centaines de créatures volantes humanoïdes, ce qui donnait une ambiance très aérienne, comme en suspens.

    Mais ces points-là, au-dessus des vagues, perçant les nuages imposants, faisaient naître sur mon épiderme une multitude de petits boutons jusqu'à me hérisser comme un chat. 

    « Ça ne va pas ? me demanda Emöra en tentant de suivre mon regard.
    - Oh... hésitai-je. Non, rien... Encore moi et mes pressentiments idiots... »

    Elle leva les yeux d'un air exaspéré et me pinça le bras. Je sursautai et elle me fit l'une de ses petites mines à l'air mauvais, qu'elle adorait.

    « Dis ! insista-t-elle. Tu me connais : je ne te lâcherai pas !
    - Oui, bon, c'est comme tu veux. Tu vois... »

    Je n'eus pas le temps de continuer ; vive comme l'éclair, elle s'était dressée sur ses pieds, dos à moi, et elle fixait intensément l'endroit que j'allais lui désigner. Surpris, je me levai à mon tour et observai son visage, lisse, parfait à mon goût, et qui ne pensait plus qu'aux quinze Arch'eviliens qui s'approchaient de nous à toute allure. On ne distinguait pas encore la forme qu'ils avaient, mais une chose était sûre, c'est qu'ils suscitaient chez nous un effet étrange. 
    D'un coup, nous pûmes distinguer leurs grandes ailes qui battaient, scindant le ciel, les nuages, les rayons du soleil qui perçaient à travers la croûte grise d'un orage qui n'arrivait pas. Et soudain, sans comprendre, je reçus comme une vague incroyablement puissante en plein visage ; tremblant de tous mes membres, sentant mon coeur percer mes poumons, je me mis à serrer les dents pour ne pas gémir. Et la seconde d'après, je sentis mes jambes se dérober sous moi. Je m'écrasai sur Emöra, qui n'eut que le temps de me rattraper, sa connection rompue avec les étrangers par ma faute.

    « Aromë ! s'exclama-t-elle en me soutenant. Aromë, est-ce que ça va ?
    - Je... Je ne sais pas... m'efforçai-je de bafouiller. Il... Il ne faut pas rester là... »

    Je savais qu'elle ressentait la même crainte que moi. Mais elle, elle semblait plus forte : ma peur m'écrasait, alors qu'elle, elle semblait résolue à lutter ; elle toisait les inconnus. 

    Et puis soudain, un Epsön, agitant ses ailes de papillon, vint nous rejoindre à toute allure. Il paraissait dans tous ses états, et tandis qu'il terminait d'achever la distance qui nous séparait de lui, il se mit à crier :

    « Par Arch'evilia, ne restez pas là, les enfants !! »

    Puis il atterrit à nos côtés et priva Emöra de sa charge : il me soutint fermement et, de sa main libre, il attrapa celle de mon aimée, avant de nous entraîner en courant, aidé de ses ailes, vers la ville.

    « Que se passe-t-il ? réclama Emöra, essoufflée, tandis que l'adulte nous ballotait de toutes ses forces. Pourquoi faut-il se cacher ?
    - Les Nah'râks ! s'exclama l'Epsön. Les Nah'râks arrivent !
    - Quoi ?! s'écria la belle. Comment ça... ? Des Nah'râks, ici, à Gehylra ?! Mais... que font-ils ici ? Leur royaume est à des kilomètres et des kilomètres !
    - Parfois, ils font des raids sur les terres d'Arch'evilia, nous n'y pouvons rien ! Ils nous haïssent, ils sont mauvais ! C'est pour cette raison que nous les exilons dans les grottes d'Enfeghärt... »

    J'écoutais cela d'une oreille, tandis que je reprenais doucement mes forces. Je me sentais ridicule, faible, et chaque mot prononcé par notre sauveur me faisait trembler.
    Bientôt cependant, je pus courir seul. Alors l'Epsön nous saisit chacun par une main, et d'un puissant coup de pied sur le sol, il put décoller. Je n'avais jamais volé auparavant, et j'admirai, la bouche grande ouverte, la force incroyable de cet adulte. Nous ne volions pas haut, mais nous allions bien plus vite qu'à pied. 
    Soudain nous atteignîmes Gehylra et l'homme nous poussa dans un magasin, puis il disparut à la recherche d'autres Enëjz encore à découvert.

    Nous restâmes plantés là, en silence, tandis que les clients apeurés, les vendeurs, tous les ailes repliées, fixaient le ciel en retenant leur respiration. Nous ne sûmes pas combien de temps nous attendîmes. Mais soudain, une ombre, deux ombres, trois, puis quatre, puis dix, puis quinze, vinrent obscurcir les façades des immeubles. Un silence, une seconde intemporelle firent planer l'incertitude sur la ville. Et puis tout d'un coup, un cri perçant, démoniaque, résonna dans les rues, se répercutant partout, aussitôt repris par un grand nombre de voix à l'unisson. Dans notre cachette précaire, les gens se serrèrent, tentèrent de se protéger derrière les meubles, les vêtements, dans les cabines d'essayage... Moi, je me contentai de protéger Emöra de mes bras, mais elle semblait peu s'occuper de sa peur : elle fixait un des Nah'râks, debout sur le toit d'un immeuble, et qui cherchait certainement des proies à torturer. 
    Des cris résonnèrent, des battements de puissantes ailes de chauve-souris vinrent remuer l'air figé, et puis soudain, ce fut le chaos : les ennemis aux yeux rouges, grands, minces comme des vampires, armés de fines épées, se jetèrent sur les vitres, les appartements, les statues, les décorations, et ils détruisirent tout avec un plaisir bestial. Les bris m'explosèrent les tympans, je vis un des rares Üllahs présents à Gehylra s'enfuir en hurlant, ses ailes de libellule dévorées par les flammes, puis un Emelgör vint s'écraser juste devant nous, sûrement lancé avec force depuis les hauteurs vertigineuses des bâtiments. Nous poussâmes tous un cri à l'unisson, qui se répercuta dans toute la rue. 
    Nous n'aurions jamais dû laisser échapper ce son : il trahissait notre présence. Le Nah'râk resté sur un toit proche nous fixa un instant, puis dans un effroyable rictus que je distinguai dans tous ses détails, il décolla et fondit sur nous. Nous hurlâmes mais nous n'eûmes pas le temps de fuir. Le Nah'râk allait percer les vitres, nous rentrer dedans et nous égorger ! Mais soudain, au moment où tout allait basculer, un éclair étincelant vint couper la route du monstre et les deux êtres se rentrèrent dedans avec tant de violence que notre bienfaiteur se retrouva projeté à travers la vitrine. Il atterrit juste à côté de moi et ses ailes de plumes blanches m'effleurèrent, me faisant frissonner. 

    Un Egnä. Par Arch'evilia, qu'il était majestueux avec ses yeux clairs et perçants, son teint blanc de neige, ses cheveux soyeux, ses vêtements prestigieux flottant autour de lui ! C'était le type d'adultes le plus admiré de tous les Arch'eviliens : leur pureté d'âme se reflétait dans leur apparence, ils étaient les plus forts, les plus courageux, les plus gracieux, les plus intelligents, au-dessus de tous. Les Enëjz qui avaient le privilège incroyable de se métamorphoser en Egnäs étaient immédiatement inscrits dans l'école la plus prestigieuse d'Arch'evilia : Archäh, sorte de château aux pierres blanches, fait d'arches gigantesques et aériennes, de tours où l'on apprenait à voler, entouré de murs immaculés. En son ventre, dans ses jardins, se promenaient des paons blancs, des colombes, des huppettes, des cigognes et autres oiseaux majestueux.
    Tous les Arch'eviliens rêvaient de devenir Egnäs, mais très peu l'étaient, et il s'agissait souvent de ceux qui n'avaient pas l'orgueil de le désirer.

    L'Egnä se releva à la vitesse de l'éclair et repartit à l'assaut de son ennemi de toujours. Oui, les Egnäs étaient les gardes de notre monde ; veillant à ce que le bien règne sur Arch'evilia, ils combattaient ardemment les cruels Nah'râks échappés d'Enfeghärt. 
    Sous nos yeux, une bagarre acharnée éclata entre les deux puissances. Au-dessus de nos têtes, d'autres Egnäs, armés de leur magie, se précipitèrent sur les assaillants de Gehylra, aussi silencieux que des chats. De tous côtés, nous entendîmes des éclats de combats à la violence extrême. Je n'avais jamais vu cela, ni pareille attaque, ni ceux qui en étaient les acteurs.


    Une chose était sûre : on ne m'avait pas mal informé sur la beauté des Egnäs, ni sur l'horreur des Nah'râks... 


    Soudain, ce fut le Nah'râk qui traversa la vitre devant nous. Poussant un juron, il se redressa et se retrouva face à face avec Emöra, qui se figea sur place. Alors le visage de l'ennemi se fit haineux, haineux à en glacer le sang. Dans un cri de guerre, il leva son épée et se jeta sur mon aimée avec l'intention de la tuer sur-le-champ. Je hurlai, mais ma voix fut écrasée par le bruit assourdissant de l'Egnä qui s'interposait. En quelques secondes, il eut jeté le Nah'râk à l'autre bout du magasin, et avant de se précipiter pour l'achever, il s'assura qu'Emöra n'avait rien ; leur regard plongea l'un dans l'autre, puis le sauveur lança un coup d'oeil à son ennemi, avant de revenir au visage de ma moitié. Il l'attrapa, décolla et la déposa derrière un comptoir, avant de repartir à l'assaut du monstre. 
    Le coeur battant, je mis du temps avant de comprendre qu'Emöra était vivante. Mais j'étais incapable de bouger, focalisé sur les deux boules d'énergies antagonistes qui détruisaient tout sur leur passage. Je vis passer un deuxième Egnä, puis un troisième, à travers le trou béant de la vitrine, qui se précipitèrent pour aider leur camarade. Le Nah'râk fut maîtrisé un instant, mais tout à coup, il parvint à leur glisser entre les doigts et il en blessa un, qui tomba sur les autres de sorte qu'ils furent momentanément hors combat. Alors la créature se mit à courir dans ma direction, moi qui étais figé à côté de la porte défoncée. Je ne sais pas pourquoi, je ne pus m'écarter, et il me vit, pauvre silhouette solitaire qui lui faisais face. Il sortit son épée. Sur sa route, deux personnes tentèrent de lui échapper, mais il les tua sans peine. Nos yeux se rencontrèrent, les miens glacés par la peur, les siens brûlants de malfaisance. Je crus ma dernière heure arrivée. Mais d'un coup, après avoir exécuté sa troisième victime, il se trouva tout près de moi et marqua un temps de pause. Alors il me fit un petit sourire malsain, à peine perceptible... Et il rangea son épée. Puis il s'élança dans la rue, me laissant là, en vie, sans que je pusse comprendre ce qui venait de m'arriver, entraînant avec lui ses quatorze comparses en direction de l'orage.

     

    Emöra

     

     

    Trois Egnäs médusés me dépassèrent et se lançèrent à leur poursuite. Je ne pus que m'asseoir parmi les verres cassés, incapable de reprendre mes esprits, choqué par le triste spectacle qui s'offrait à mes yeux et par la vie qui courait encore dans mes veines, alors qu'elle aurait dû s'échapper comme les autres.

    « Aromë ! s'écria mon Emöra en courant dans ma direction. Tu n'as rien ?! Par Arch'evilia, j'ai eu si peur ! »

    Elle me serra contre elle et les battements de son coeur me ramenèrent parmi les vivants. Hébété, je la laissai m'embrasser sans pouvoir lui répondre. Doucement, sans que je m'en rende compte, elle m'aida à me lever, puis elle m'emmena loin de l'horreur qui régnait dans ce magasin. 

    Je ne me souviens que de cette scène. Après, c'est le noir. Jusqu'au 28 Juin, une semaine plus tard...

    Ce jour-là, je savais que je ne verrais pas Emöra de toute la journée. Nous nous étions quittés la veille, avant minuit, avec force câlins et baisers angoissés. Car le 28 Juin, c'étaient les dix-huit ans de ma moitié, ce qui signifiait aussi qu'elle entamerait sa métamorphose jusque minuit du jour d'après. Qu'allait-elle devenir ? Un Emelgör, comme la majorité des Arch'eviliens ? Un Epsön, à l'instar de cet adulte qui nous avait conduits dans notre cachette ? Un Üllah, tel ce pauvre homme dont les ailes avaient brûlé sous nos yeux ? Un Gercar, être fort aux ailes d'aigle ? Ou bien... Autre chose...
    Et moi, je resterais Enëjz, jusqu'au 3 Août... 

    Et puis, une heure avant minuit, un adulte était venu chercher Emöra en la rassurant, en lui disant que tout le monde passait par là, que c'était la grande étape de la vie... Je l'avais laissée partir, guidée vers la salle des métamorphoses, sentant une boule dans ma gorge en feu. 
    Je l'attendis toute la journée, anxieux, posté devant la grande porte du Bâtiment des Métamorphoses comme une âme en peine. Son absence m'était cruelle, savoir qu'elle souffrait me tordait l'esprit au plus haut point. Car je savais qu'un tel changement en soi n'allait pas sans douleur : les os du dos s'allongeaient pour former deux nouveaux membres, pour certains le visage changeait légèrement d'aspect, pour d'autres la magie faisait son entrée... Beaucoup d'adultes disaient que les Maturales étaient la journée la plus douloureuse qu'ils avaient vécue. Même l'accouchement, chez les femmes, faisait moins peur que les Maturales...

    J'attendis. La foule des Enëjz qui devaient subir leur transformation la nuit suivante commença à s'amasser, le coeur battant. Quand sonnèrent les vingt-trois heures vingt, je me dressai sur mes jambes et frappai de toutes mes forces sur la grande porte de bois. Deux gardes Gercars daignèrent enfin m'ouvrir, et j'entrai en trombe dans le hall. Des dizaines de couloirs et d'escaliers partaient de tous côtés, tous hérissés de portes fermées à clé. À l'intérieur, quelques gémissements résonnaient encore comme des spectres. Tous ces anciens Enëjz étaient entrés là la veille, en masse, et à présent ils étaient passés dans le monde des adultes. Comme je les enviais ! Et comme j'avais peur de ce qu'était devenue Emöra... 

    Des docteurs en pause étaient attablés au comptoir, assis devant un verre de jus d'orange. Lorsqu'ils me virent arriver, fébrile, ils se levèrent pour m'accueillir.

    « Salut, petit, me dit l'un d'entre eux, agitant ses ailes de papillon pour s'aérer. Les prochains adultes n'entrent que dans dix minutes.
    - C'est que... commençai-je. Je ne fête pas mes dix-huit ans cette nuit... Je viens voir mon amie !
    - Les proches doivent attendre dehors, jeune homme !
    - Mais je... »

    Je n'eus pas le temps de finir. Soudain, une infirmière Emelgör débarqua en battant des ailes, l'air affolé.

    « Maître, s'exclama-t-elle, des complications en chambre 713 ! Venez vite, c'est urgent ! »

    Pour le coup, plus personne ne fit attention à moi. Les quelques docteurs présents s'envolèrent en deux temps trois mouvements, et le hall se retrouva plongé dans le silence. Tremblant de tous mes membres, je courus au comptoir et débusquai facilement un carnet sur lequel chaque ancien Enëjz était inscrit, avec le numéro de sa chambre. Je mis un peu plus de temps à trouver Emöra, mais finalement je vis son nom, écrit en lettres penchées, sur le registre.

    « Chambre 314, lus-je à voix basse. »

    Aussitôt j'envoyai valser le registre et, anxieux, je me mis à courir à toutes jambes en direction d'un premier couloir, dont les numéros de porte commençaient par 100. Je me reportai vers la gauche, passai devant le couloir des 200 et m'engouffrai à toute vitesse dans la sorte de tunnel aux murs criblés de portes fermées, derrière lesquelles j'entendais malgré moi les respirations, les gémissements, les battements timides d'ailes toutes neuves. D'un couloir à l'autre bout du hall, un concert de cris me paralysa et me força à jeter un coup d'oeil ; là-bas, à gauche du comptoir, une dizaine de docteurs et d'infirmières se débattaient avec un jeune adulte, qui hurlait visiblement sa colère. Il était encore mouillé de transpiration, tremblant, mais déjà il essayait de leur échapper en s'envolant. 

    « Gardes, gardes !! hurla un des docteurs. Emparez-vous de lui, tout de suite ! »

    Je vis quatre Gercars débarquer, attraper le pauvre ancien Enëjz et le traîner derrière eux malgré ses cris à faire exploser les vitres. Sur son dos, solidement accrochées, toutes neuves, des ailes de chauve-souris tentaient de griffer quiconque osait l'approcher. Soudain on le jeta à terre et avant qu'il pût se relever, on lui plaqua les ailes contre le corps et on les attacha solidement. Puis pour éviter qu'il criât trop, on le bâillonna.

    « Expédiez-le au plus vite à Enfeghärt ! marmonna le docteur qui m'avait parlé quelques minutes plus tôt. Mademoiselle Eïcha, a-t-on repéré d'autres cas ce soir ?
    - Oh non, professeur, répondit une jeune infirmière qui n'osait regarder le Nah'râk qu'on emmenait. Vous savez, c'est si rare !
    - Tant mieux, tant mieux... Bon, évitez de faire trop de bruit à ce sujet, naturellement... »

    Le médecin chef s'épongea le front. Épouvanté par ce que je venais de voir, je me remis à courir, le souffle court, cherchant des yeux la chambre 314. Elle était quelque part par là, dans l'ombre, et elle m'appelait, la porte blindée ! 
    Soudain, elle fut devant moi. Le petit chiffre en lettres dorées semblait briller de mille feux par-rapport au mur délavé, gris. Tremblant, transpirant, je collai avec prudence mon oreille sur le panneau, écoutant précautionneusement chaque son à l'intérieur. Mais les battements de mon coeur rendaient mon étude impossible...

    J'attendis quelques secondes, ébranlé par ce coeur qui à chacune de ses pulsions manquait de me faire tomber, tel un bélier sur le portail d'une ville assiégée. Et puis tout à coup, je perçus des pas qui se dirigeaient vers moi. Littéralement paralysé, je ne pus que faire un pas en arrière, incapable de me cacher aux yeux de l'infirmière qui, pressée, ouvrit la porte à la volée. Son regard chercha d'abord certainement des médecins aux alentours, puis finalement, elle baissa les yeux et me vit.

    « Qu'est-ce que tu fais là, toi ? me demanda-t-elle presque sèchement. Tu es le prochain adulte de cette chambre, c'est ça ? Par Arch'evilia, je suis en retard. Et pourtant il faut absolument que les professeurs voient ça ! »

    Elle chercha encore une fois les médecins, mais nous étions seuls.

    « Euh... hésita-t-elle, les cheveux en bataille. Bon. Toi, tu restes là, j'arrive. Et par pitié, ne commence pas à te transformer, hein ?! »

    Et ne me laissant pas le temps de répondre, elle se mit à courir en direction du hall, ses petits talons claquant sur le carrelage, ses ailes lui faisant faire des bonds presque comiques.
    La porte de la chambre était restée entr'ouverte. À l'intérieur, tout était sombre, quoiqu'éclairé par une importante source de lumière blanche que me cachait le panneau de bois. Une odeur familière, celle de mon aimée, venait flirter avec mes narines. Mais pas trace de vie là-bas, ni gémissements ni respiration, ni battements d'ailes. 

    « Emöra ? m'enquis-je timidement, n'osant pas entrer. Tu... Tu es là ? Ça va, rien de cassé ? »

    D'abord, il n'y eut pas de réponse. Et puis finalement, je perçus un mouvement, la lumière blanche oscilla, un courant d'air m'ébouriffa les cheveux.

    « C'est toi, Aromë ? Oh, par Gehylra, n'entre pas ! Je ne suis pas prête.
    - Mais ça va, hein ? m'inquiétai-je, impatient. Hein ?
    - Oui-oui, ça va... »

    Avant que je pusse ajouter quelque chose, une horde de docteurs se précipita sur moi, me bouscula et entra en trombe dans la chambre, guidée par l'infirmière décoiffée. Ils étaient tellement nombreux que plus personne ne pouvait entrer, tant la pièce était bondée. 
    Me sentant devenir fou, je ne pus qu'assister à leur silence béat, stupéfait. 

    « Par les arches blanches d'Archäh ! lâcha le chef médecin. Des années que ça n'était pas arrivé à Gehylra ! »

    N'y tenant plus, je me décidai enfin à entrer, poussant de toutes mes forces les imposants professeurs et les infirmières clouées sur place. 

    « Bon, j'en ai assez, laissez-moi voir Emöra, dégagez la piste, allez !! m'énervai-je en progressant comme je pouvais, ignorant les protestations. Emöra ! Où es-tu ?? »

    Autour de nous, le silence se fit. 

    « Je vous en prie, écartez-vous ! » demanda mon aimée d'une voix presque oppressée.

    On lui obéit, et je pus me dégager de la dernière personne qui me faisait obstacle. Alors je me retrouvai face à face avec Emöra. Enfin... Avec ce qu'était devenue Emöra. Car à présent, dans l'ombre, elle n'était plus une silhouette que l'obscurité rendait indécise et à laquelle j'étais habitué ; désormais, elle brillait de mille feux, d'un halo nacré qui la faisait ressembler à une sorte de déesse au visage blanc, encore plus doux qu'auparavant, aux cheveux d'un blond laiteux et incroyablement soyeux, aux yeux comme deux lunes décrochées du ciel... À côté d'elle, l'Egnä qui avait mis en fuite les ennemis de Gehylra n'était qu'une pauvre image faiblarde de ce que pouvaient être les Egnäs... Car oui, Emöra était bien devenue une de ces rares créatures aux ailes blanches adulées d'Arch'evilia, et finalement, au fond de moi, je me l'étais toujours dit. Comment cela pouvait-il en être autrement, après tout le bien qu'elle m'avait procuré, tout le bien qu'elle avait dispersé autour d'elle ?

    Ému au plus profond de moi-même, sentant les larmes dévaler mes joues brûlantes, je me jetai dans ses bras et, incroyablement heureux, je la serrai contre moi avec tout l'amour que je pouvais lui apporter en cet instant. 

    « Mon ange... murmurai-je, oubliant jusqu'à l'endroit où nous nous trouvions. »

    Ses ailes m'enveloppèrent et me réchauffèrent ; je fus au summum de mon ivresse.

    « Tu verras, quand je serai transformé moi aussi... chuchotai-je. Moi aussi je pourrai t'envelopper comme tu le fais.
    - C'est pour ça que nous étions si proches, Aromë, me répondit-elle comme si elle avait songé pendant que je parlais. Nous sommes les deux seuls Egnäs de Gehylra. Tu verras, j'en suis sûre à présent : nous irons à Archäh ensemble. Tous les deux, rien que tous les deux. Nous lutterons contre ces satanés Nah'râks, nous serons leur cauchemar. »

    À ce mot, mes jambes tremblèrent et elle dut me retenir.

    « Tu vois ? sourit-elle. Cette réaction que tu as, c'est typique des Egnäs : ils haïssent tant les Nah'râks qu'ils vacillent à leur évocation. Tu es un Egnä, comme moi. »

    Ivre de bonheur, je la serrai de nouveau contre moi. 
    Cet instant, il dura plus qu'une éternité, deux sans doute, s'il existe plusieurs éternités.

     

     

     

    ***

     

     

     


    Nous allions entrer par le légendaire portail blanc. Je lui donnais la main, nos ailes se touchaient, douces, et nos cheveux blonds flottaient dans la brise magique d'Archäh. Nous apprenions à voler, sautant de la plus haute tour de l'École, Rüolt, et nous partions vers le soleil levant explorer l'infini, seuls avec nous-mêmes. Nous étions accueillis en héros dans toutes les villes, parce que nous les délivrions de la terreur des ennemis souterrains, et l'on érigeait des statues à notre effigie, parce que notre volonté avait rendu notre force à l'égale de notre amour l'un pour l'autre. Arch'evilia, entre nos mains, était le monde le plus prospère et le plus sain de tout l'univers...

    « NON !! »

    Le cri, poussé quelque part dans le ciel qui éclairait mes rêves, déchira mon paysage comme une lame sur une toile peinte. Lentement, tremblant et luisant de sueur, j'émergeai de mon coma.

    « Hellra, non, tu ne peux pas faire ça ! Lâche ça, allez... »

    Une respiration saccadée me perçait les tympans, au pied de mon lit.

     

     

    Emöra

    Doucement, je commençai à me souvenir un peu ; cette douleur liée à la transformation, et puis ce noir apaisant, salvateur, pour endormir la souffrance...
    Remuant un peu, j'entr'ouvris les yeux ; une lumière aveuglante me transperça la rétine, mais je finis par m'y habituer. 

    « Ne bouge pas, toi ! »

    L'ordre me fit ouvrir plus promptement les yeux. Perdu, je cherchai la source de cette voix dure, et je me retrouvai face à une infirmière haletante au visage qui reflétait un affolement à peine contenu. Je ne remarquai qu'après qu'elle pointait sur moi un arc bandé.

    « Je te jure, si tu bouges, je t'envoie cette flèche en plein dans le gosier, compris ?! siffla-t-elle.
    - Emöra... » murmurai-je, perdu.

    Les forces me revenaient doucement. Je commençai à me demander si je n'étais pas encore dans mon rêve, et mon esprit, en remettant les idées en place, commençait à s'affoler : pourquoi me menaçait-on ? Qu'avais-je fait ? Avais-je été somnambule, avais-je parlé dans mon sommeil et dit des choses intolérables ?
    Enfin, ma vision se fit plus distincte ; j'étais bien dans une chambre, la lumière était éteinte. Pourtant, j'y voyais comme en plein jour. Sûrement parce que mon halo blanc devait, comme Emöra, tout éclairer autour de moi. 

    « Assieds-toi doucement et ne bouge plus ! » m'ordonna l'infirmière.

    Je m'exécutai sans comprendre. Elle semblait sur le point de lâcher son arc et de s'enfuir à toutes jambes, pourtant elle tint bon jusqu'au retour des médecins. Même comité d'accueil que celui d'Emöra. Ils étaient sans doute venus admirer, eux aussi, le deuxième Egnä de Gehylra. 
    Je leur souris et, encore pantelant, je me levai pour aller vers eux ; aussitôt l'arc se tendit un peu plus.

    « Où... Où est Emöra ? demandai-je en la cherchant des yeux. Emöra ? Où es-tu ? »

    Le silence me répondit. Tous me fixaient comme des statues de glace. Et puis tout à coup, le chef docteur jeta un oeil dans le couloir et appela à voix basse :

    « Gardes ? »

    Cinq Gercars entrèrent dans la pièce, tandis que les médecins s'écartaient comme ils le pouvaient. Devant moi, l'infirmière ne cessait de me menacer.

    « Attrapez-le. »

    Alors les cinq gardes se jetèrent sur moi, et je tombai à la renverse sans comprendre. 

    « Au... Au secours !! m'exclamai-je. Qu'est-ce qu'il y a ?? Qu'est-ce qu'il se passe ?? Lâchez-moi !! »

    Mais soudain, un éclair terrible, fatal, me frappa en plein visage. Un éclair de lucidité qui me rendit toute ma conscience, et pour la première fois depuis mes six ans, je me sentis affreusement seul. Me mettant à trembler comme un épileptique, je me forçai à baisser le regard pour oser poser mes yeux sur mes mains. Lorsque je les vis, blanches, longues, minces, je fus un instant rassuré, mais un trop court instant : elles étaient griffues. Avec une horreur non contenue, je me tordis dans tous les sens pour apercevoir mes ailes qui battaient dans tous les sens et renversaient les meubles ; je ne vis d'abord que le bras couvert de sang d'un de mes gardes, et puis, soudain, une grande aile de chauve-souris, noire comme l'ébène, acérée, vint de nouveau s'abattre sur le bras du Gercar, qui poussa un juron de douleur. Cette aile, c'était moi qui la commandais. 

    Alors le monde s'écroula. Je me mis à pousser le plus long cri de ma vie, un cri déchirant à m'en arracher les cordes vocales, à m'en faire sortir les yeux de leurs orbites. Ce cri de désespoir intense qui me submergeait me donna la force d'éjecter mes cinq assaillants, et je me jetai dans le couloir, courant avec une énergie dévastatrice, dévoré par un feu intérieur qui me brûlait les entrailles avec la force d'un volcan.

    « EMÖRA !! » hurlai-je, me prenant les pieds dans mes ailes, me griffant moi-même les chevilles et me nourrissant de la souffrance que cela provoquait.

    Les entailles devinrent si profondes que je m'écroulai au milieu de ma course, frappant le sol de mes poings, tentant de me relever en agrippant le ciment, m'arrachant quelques ongles au passage. Mes gardes me rattrapèrent en quelques secondes et, violents, ils me plaquèrent au sol et replièrent avec une force brutale mes ailes, qui grincèrent. Ils les attachèrent solidement le long de mon corps, moi hurlant à en vomir mes entrailles, et ils voulurent me bâillonner mais je tentai de les mordre, refusant qu'on m'empêche de me vider de tout mon désespoir. Ils parvinrent à m'imposer le bâillon, jusqu'à ce que ma volonté décuplée fît sortir de ma bouche un jet de flammes qui réduisirent le chiffon à l'état de cendres. J'entendis les cris des infirmières qui s'enfuirent, et les appels des Gercars qui voulaient des renforts. On me releva brutalement et on m'emmena malgré moi dans le hall, pour m'évacuer par la porte de derrière. 
    Là, près du comptoir, une silhouette fit s'élever en moi une haine animale, incontrôlable, une haine vieille de plusieurs milliers d'années profondément incrustée dans mon code génétique. Lorsque je reconnus Emöra, que son statut d'Egnä me forçait à haïr, je me remis à hurler de toutes mes forces, combattant du même coup cette haine que je ne désirais pas.

    « EMÖRA !! EMÖRA, JE T'AIME !! JE T'AIME, JE T'AIME, JE T'AIME, QUOIQU'IL ARRIVE, JE... AARGH !! »

    Encore cette vague de haine qui m'étouffait et qu'il me fallait chasser. Je vis Emöra se couvrir la bouche de ses mains, catastrophée, une larme roulant sur ses joues. Elle devait ressentir exactement la même chose que moi, car soudain elle prit conscience de ce qui se passait et elle se précipita vers moi pour m'arracher aux Gercars, mais des médecins lui barrèrent la route et l'attrapèrent solidement. Son cri, plus terrible encore que le mien, à en griffer le ciel, m'ébranla jusqu'au plus profond de moi-même. Je fus poussé dans la rue, on ferma la lourde porte du Bâtiment des Métamorphoses, et je me retrouvai seul avec mes bourreaux.

    « Saleté de Nah'râk, tu as osé envoûter une Egnä ! me lança un Gercar avec colère. Mais t'inquiète pas, là où tu vas, t'es pas prêt de la revoir ! »

    Cette nouvelle remarque augmenta encore ma peine, si c'était possible. Je voulus vomir ma souffrance, mais cette fois le Gercar ne me le permit pas ; je n'eus que le temps de le voir brandir une masse, et d'un coup il me frappa près de la tempe. Je m'écroulai sur le trottoir, sans connaissance.

     

    ***

     


    Le regard du Nah'râk, dans le magasin... Son sourire... Avait-il décelé en moi un futur confrère ? Était-ce pour cela qu'il m'avait épargné ? Était-ce parce qu'il voyait en Emöra une future Egnä qu'il avait voulu la tuer, animé d'une haine animale ? Et mes tremblements à sa vue, mes malaises rien qu'en entendant le mot « Nah'râk »... N'était-ce pas plutôt, au lieu de l'instinct d'Egnä que m'avait décrit Emöra, un signe que tout au fond de moi, malgré mon caractère doux hérité de mon aimée, je ne voulais pas m'avouer ma seule faiblesse... celle d'être un Nah'râk ?

    « Bon, le sans-nom, tu te bouges, oui ?! »

    Tiré de ma rêverie, je levai mon nez devenu plus pointu de mon ouvrage : une fine épée, que chaque Nah'râk devait se fabriquer lui-même avec sa magie. Depuis les dix jours que j'étais à Enfeghärt, je refusais de parler, de livrer mon nom, en tout cas celui dont je me souvenais, et je restais prostré. Être séparé de ma moitié, c'était comme être un foetus loin du ventre maternel, mais toujours accroché à elle par le cordon ombilical. J'étais écartelé, plus encore à cause de ce stupide instinct qui me forçait à la fois à haïr Emöra, tout autant que je l'aimais. 

    « Écoute-moi bien, toi, me siffla mon maître en approchant très près son visage du mien. Je ne sais pas pourquoi tu t'es retrouvé dans la peau d'un Nah'râk si c'est pour déprimer à ce point. Nous sommes un peuple fier, motivé, toujours combattif, alors si tu continues comme ça, mon gars, tu vas te retrouver dans nos assiettes, ce sera vite fait ! »

    Je le regardai droit dans les yeux.

    « Parce que vous croyez peut-être que j'ai envie d'appartenir à votre race ?! lâchai-je en tremblant. Finir dans vos assiettes me rappellerait, au moins, que je ne suis pas des vôtres ! »

    Le Nah'râk éclata de rire et je pus apercevoir ses canines, pointues, aussi longues que les miennes.

    « Tu entends ça, Hellgg ? s'esclaffa-t-il en se tournant vers la porte ouverte. Le morveux veut finir dans nos assiettes !
    - J'entends, j'entends... »

    Dans l'embrasure de la porte, un autre Nah'râk fit son apparition, grand, mince, un air terriblement mesquin sur le visage. Je le reconnus tout de suite ; c'était le Nah'râk du magasin, qui avait failli tuer mon Emöra, et qui m'avait épargné. S'appuyant sur le cadre de la porte, il sortit un morceau de viande froide de sa poche et la dévora nonchalamment, comme on mangerait une pomme. 

    « Comme on se retrouve, hein ? me dit-il en me refaisant son horrible sourire.
    - Vous vous connaissez ? demanda mon maître d'un air surpris.
    - Ouep. J'ai eu l'occasion de le voir à l'état bébé, et évidemment, je ne l'ai pas tué. Et tu sais pourquoi je t'ai laissé la vie sauve, mon ptit gars ?
    - Parce que vous avez flairé ce que je n'ai même pas eu l'intelligence de sentir : le monstre qui est en moi... »

    Cette fois, ce fut lui qui éclata de rire, tandis que mon maître me regardait d'un air mauvais. 

    « Le monstre ? reprit le Nah'râk. Ça c'est la meilleure ! En t'insultant, tu insultes notre peuple entier, je te signale.
    - Mais vous n'êtes pas un peuple, vous n'êtes qu'une dégradation d'Arch'eviliens, une... le cancer d'Arch'evilia ! »

    Vif comme l'éclair, mon maître me donna une gifle puissante et frappa sur la table si fort qu'elle faillit se craquer en deux. Mais l'autre n'avait pas bougé et souriait.

    « Eh bien ! dit-il. Ils ont bien fait leur travail là-haut. Ouh là là, comme les Nah'râks sont méchants, et comme les Egnäs sont gentils ! Mais sais-tu, cher petit ignorant, que ce sont les autres Arch'eviliens qui ont décidé d'exiler les Nah'râks, eux qui les ont poussés à vivre dans l'ombre, à cultiver une haine tenace pour les autres et une envie de vengeance toujours grandissante ? Oui, on dit que notre apparence est héritée de notre caractère enclin à semer la discorde, à désobéir aux ordres, mais nous ne sommes pas des démons, nous sommes juste joueurs, peut-être politiquement incorrects, mais ce n'est pas un crime. Certes, il y a parmi les Nah'râks des tueurs, des pervers, des sadiques, mais ce sont des extrêmes ; le reste, ce sont des personnes qui sont souvent égoïstes, aiment être atypiques, être hors-la-loi, s'amuser même si cela ne plaît pas aux autres... Est-ce une raison pour nous censurer, nous considérer comme la peste, nous forcer à ne plus connaître la lumière du soleil ? Regarde, à présent, nous haïssons tant les Egnäs que notre but premier est de les exterminer. Et je parie que tu as voulu mourir quand tu as su ce que tu étais.
    - Vous ne pouvez pas comprendre.
    - Ah non ? Sache pourtant que moi, au début, j'ai voulu me tuer : on m'avait toujours appris que les Nah'râks étaient des monstres, on m'avait raconté les pires horreurs à leur sujet, on m'avait dit que si on avait le pouvoir de les tuer, il fallait le faire. Alors imagine quand j'ai vu que j'en étais un, imagine quand on m'a chassé comme une ordure, quand du jour au lendemain mes amis, mes professeurs, mes proches sont devenus mes ennemis ! Ne trouves-tu pas cela immonde que d'élever chaque enfant en insultant ce qu'il sera plus tard ? Imagines-tu qu'on élève des enfants avec amour et que, selon leur transformation, on continue de les aimer ou on les hait ?? Mais dans un monde pareil, que sont les sentiments ?! Des jouets, des marionnettes guidées par l'apparence ! Tu n'as jamais connu tes parents, n'est-ce pas ? 
    - Personne ne les connaît.
    - Et pourtant, est-ce dans notre nature première de nous séparer de nos enfants ? Crois-tu que les mères, après avoir porté neuf mois durant un être dans leur ventre, ont envie de s'en séparer, de ne pas le voir grandir ?? Quelle est cette société où l'on arrache les bébés à leur foyer pour leur donner une éducation commune, qui les ferait peut-être se transformer en tout sauf en Nah'râks ? Alors que l'on sait que rien ne change la nature profonde. Regarde, tu détestes les Nah'râks mais tu en es un dans ta nature profonde.
    - Ce n'est pas mon éducation qui m'a fait tel que j'étais... avant mes Maturales. C'est une... amie...
    - Une amie, hein, s'esclaffa le Nah'râk. »

    Malheureux, je me tus, baissant la tête.

    « Écoute, reprit-il. Tu ne reverras plus cette fille. On t'a jugé pour ton apparence, on t'a isolé. De son côté comme du tien, on vous empêchera de vous voir. »

    Je me levai d'un coup, renversant la table et la chaise, faisant tomber dans un bruit sourd mon épée toute neuve. Furieux, rattrapé par une crise de désespoir, je m'exclamai de toute ma voix :

    « Mais qui êtes-vous pour oser décider de mon destin ?! Qui sont-ils tous pour nous séparer, pour nous condamner à l'errance et à la solitude ?! Je vous hais, je vous hais tous !! »

    Et, fou de rage, je m'élançai par la petite fenêtre en brisant le verre, sous le regard stupéfait du maître et de son compagnon.

     

    Emöra

     

    Je n'avais jamais volé. Mais au sortir de la fenêtre, je me retrouvai au centre d'une immense caverne, si haute et si grande qu'on n'en voyait pas le bout, et encore moins le fond. Je n'avais pas le choix, il me fallait déployer ces ailes ingrates ou j'irais m'écraser tout en bas. Je me mis à planer difficilement, me battant pour garder l'équilibre et pour m'orienter. Derrière moi, Hellgg s'était lancé à ma poursuite, avec le maître et tous les Nah'râks qu'il avait pu rameuter. Avec mes yeux rouges, je cherchai la sortie, et je trouvai un petit tunnel tout en haut, sur le toit de la caverne, qui partait en montant légèrement. Battant le plus vite possible des ailes, j'essayai de monter en chandelle et de semer mes poursuivants, mais peine perdue. En quelques secondes, je fus rattrapé par Hellgg qui agrippa mes chevilles et les tint fermement, m'empêchant d'avancer.

    « Lâche-moi !! m'écriai-je en me débattant, tandis que le maître arrivait et me donnait une autre gifle. Je vous hais, je vous hais tous !! crachai-je entre deux sanglots désespérés. Laissez-moi mourir... Laissez-moi !! »

    On ne me laissa pas. Alors, résolu à en finir, je me laissai tomber pour m'écraser sur les rochers alentours. Mais on me tenait fermement, et je ne pus que tomber presque évanoui dans leurs griffes, abandonnant là tout espoir. On me ramena dans le bâtiment des nouveaux venus, dans la grotte qui me servait de chambre, et j'y fus enfermé à double tour, livré au monstre de douleur qui me dévorait de l'intérieur.

    Je restai emprisonné durant deux jours, sans manger ni boire. Je savais qu'ils ne me tueraient pas, car un membre de plus, c'était une épée prête à faire du mal sur la terre d'Arch'evilia. Mais moi, j'étais bien décidé à ne pas me laisser faire : pas question de faire ce que ma bien-aimée, ma moitié, abhorrait plus que tout ! J'avais la certitude qu'il fallait que je la retrouve, coûte que coûte. Car sans elle, ma vie m'abandonnait. Je me sentais faiblir, pâlir, devenir incertain et transparent, perdre de mon âme. Pire encore... La nuit, je faisais des rêves étranges, des rêves agités qui réveillaient en moi de vieux souvenirs oubliés, ce passé que l'image d'Emöra avait effacé. Petit à petit, avec horreur, dégoûté de moi-même, je commençais à me souvenir du garçon que j'étais. J'avais blondi en grandissant, car enfant, je me rappelais à présent avoir eu une tignasse brune devenue fine et soyeuse après la rencontre d'Emöra. Mon amour pour elle m'avait totalement changé, c'était incroyable. Le problème, c'est qu'avec elle j'étais devenu un de ces Enëjz typiques destinés à être Egnäs, sauf que mon âme obstruée par l'image de mon aimée, elle, était restée celle d'un Nah'râk. Voilà pourquoi j'avais été tant anéanti par ce que j'étais devenu la nuit de mes Maturales : je m'étais oublié moi-même, et cette créature issue de moi m'était comme étrangère, pourtant j'étais prisonnier de son corps immonde. Et à cause de cela, j'étais exilé. Haï. Craint comme la peste. Ce qu'avait dit Hellgg n'était pas totalement faux : moi aussi, mes professeurs avaient ignoré mes appels, moi aussi ils avaient feint de ne plus me connaître. On m'avait séparé d'Emöra... Mais je ne voulais pas m'avouer que c'était à jamais. J'étais décidé à aller jusqu'au bout, même jusqu'à la mort, pour la retrouver. Moi qui n'avais jamais été courageux, à présent que mon unique raison de vivre m'était arrachée, j'étais prêt à affronter toutes les horreurs du monde juste pour la revoir, apercevoir une mèche de ses cheveux voler, sentir de nouveau son odeur, caresser son sourire...

    Soudain, la lourde porte de bois s'ouvrit dans le cliquètement des lourdes serrures et Hellgg entra. Je ne le regardai pas, prostré, les ailes repliées autour de mon corps, encore secoué de frissons de colère et de chagrin. Il m'observa en silence. Je sentis en moi le dragon de la haine se dresser, mais je ne fis pas un geste pour essayer de le tuer : il était bien trop fort pour moi.

    « Fermez la porte, ordonna-t-il, brisant le silence. »

    J'entendis le lourd panneau qui se refermait, puis plus rien.

    « Tu ne veux toujours pas me donner ton nom ? » demanda Hellgg de sa voix sifflante. 

    Je ne pris même pas la peine de lui répondre, encore plongé dans mes sombres pensées.

    « Tu sais, ici tout le monde t'appelle le Sans-Nom. Tu perds ton identité. Tu risques de mourir. »

    Au début, je ne fis pas un geste. Mais après un long moment de silence, je me tournai lentement vers lui, m'asseyant en tremblant contre le mur gris. Je le regardai de mes yeux malades ; il avait davantage l'air curieux qu'en colère. 

    « Laissez-moi partir... articulai-je. Je vous en supplie...
    - Pour que tu te fasses tuer dehors ? s'offusqua Hellgg. Écoute, nous avons le devoir de prendre soin de notre race ; toute créature perdue est une blessure dans notre Histoire. Que tu le veuilles ou non, tu es un Nah'râk ! Pourquoi ne te relèves-tu pas ? Pourquoi ne cherches-tu pas à affronter les monstres qui t'empêchent de vivre ?
    - Mais les monstres qui m'empêchent de vivre... C'est vous ! crachai-je, dépité. Vous me retenez prisonnier, vous médisez sur un être qui m'est cher... 
    - Vas-tu enfin me dire de qui il s'agit ? »

    Je fus pris d'un rictus méprisant et me pris le visage dans les mains. Un de mes ongles aiguisés me griffa la joue ; je contemplai mon doigt plein de sang et, perdu, je restai immobile pendant plusieurs minutes. Chacun de mes battements de coeur me faisait mal comme un coup de massue, pourtant il battait faiblement.
    Soudain, j'eus la force de me lever et, pris d'une montée d'adrénaline, je me précipitai sur Hellgg pour lui agripper la manche avec force. Avec une respiration accélérée, comme un grand malade à l'agonie, je le suppliai de me laisser partir. Offensé certainement, il me repoussa et je tombai à genoux, sanglotant, au bord de l'évanouissement. Il me toisa de toute sa hauteur et, après un instant éternel, il me lança d'une voix courroucée :

    « Tu es vraiment une énigme ! »

    Puis il tourna les talons, on lui ouvrit et il me laissa seul, désespéré, pris d'une crise de folie.

    Cette fois, je restai plus d'un mois dans ma cellule, mieux nourri mais tout aussi seul. Plusieurs fois l'on crut que ma dernière heure venait : on me trouva sans connaissance, luisant de sueur, tremblant de tous mes membres, des cernes gris pendant sur mes joues. Mais grâce aux soins d'une infirmière brutale, je fus gardé en vie. Tant mieux peut-être, car lorsque je ne dormis pas, je me mis à échafauder des dizaines de plans pour échapper aux griffes des Nah'râks. Pour moi, je restais un Egnä dans l'âme, et il n'était pas question que je finisse mes jours ici. Alors... au bout d'un moment, je résolus de faire croire aux autres que j'étais résolu à obéir, à être formé au combat ; ainsi l'on m'enverrait peut-être en expédition sur la terre, et là je pourrais m'enfuir.

    « Oui. Je vais devenir un de leurs meilleurs guerriers. Je déjouerai les pièges des Arch'eviliens, je trouverai un passage vers l'air libre, et je serai comme un oiseau, libre de mes chaînes. »

    Cette phrase, je ne cessais de me la répéter. Elle finit par me hanter, m'habiter dans toutes les pores de ma peau, jusqu'à remplacer provisoirement la présence perdue de mon Emöra. Elle devint le projet unique de ma vie, mon unique désir, et je résolus de m'y tenir.

    Alors un jour, ou une nuit, peu importait dans ce royaume de l'ombre, je me redressai, je repris des forces et en une semaine, je fus entièrement rétabli. Je me mis à feindre le Nah'râk, marchant à grands pas dans ma cellule, frappant la porte à coups de griffes et ordonnant qu'on me fasse sortir. Enfin, quelque temps plus tard, mon ancien maître vint m'ouvrir. Me tenant le plus droit possible, prenant mon air le plus hautain, je le regardai droit dans les yeux ; il était plus grand que moi mais je voulais l'impressionner. Je le laissai me lancer un regard brûlant où naissait la surprise, et tout d'un coup, en détachant mes mots, je lui déclarai :

    « Je suis prêt. »

    Il esquissa un petit sourire mesquin, et il m'enjoignit de le suivre jusque dans son cabinet, là-haut dans un des rochers de l'immense grotte d'Enfeghärt. Là commença mon entraînement, un entraînement difficile fait de souffrance et d'efforts considérables. On m'habitua violemment à la douleur, on me forma à la magie, on m'apprit à combattre à l'épée comme la plus fine des lames. Je savais que tous les anciens Enëjz étaient formés ainsi, mais j'étais bien plus motivé qu'eux : je les surpasserais, je surpasserais même les adultes les plus forts. 
    Bientôt, au bout d'environ trois mois seulement, je fus trop fort pour mon maître qui, satisfait de moi, m'envoya chez un plus grand professeur. J'en accumulai ainsi quatre, et quelque temps plus tard je fus grandement respecté des plus jeunes. Commençant à m'habituer à ma situation de Nah'râk, je passai avec fierté devant les autres, volant avec force et grâce à la fois, vêtu des plus beaux habits que l'on pouvait trouver à Enfghâlia, la capitale d'Enfeghärt, où j'avais été envoyé pour y rencontrer le plus grand des guerriers, qui devait me former prioritairement. Évidemment, mon ascension spectaculaire n'échappa à personne et certains se mirent à m'envier, me détester, mais peu m'importait ; je n'oubliais pas mon but premier, celui de retrouver Emöra, et pour cela j'étais même prêt à devenir entièrement Nah'râk.

    Ce jour-là, j'entrai dans une demeure luxueuse, juste en face du splendide palais royal, construit à même la roche de l'immense gouffre d'Enfeghärt. Des gardes s'inclinèrent à ma vue, et j'en éprouvai une satisfaction immense. Je traversai un long couloir et, guidé par mon instinct, je me dirigeai vers une grande porte magnifiquement enluminée, comme une majuscule sur un parchemin. Je frappai avec force et un serviteur, petit Nah'râk maigrichon et binoclard, vint m'ouvrir. Je ne lui accordai pas un regard, comme c'était la coutume, et j'allai à la rencontre d'une longue silhouette aux grandes ailes noires, qui me tournait le dos. Impatient, je me râclai la gorge. 
    Surpris, le Nah'râk se tourna vers moi et, stupéfait, je reconnus Hellgg. Mais j'avais appris à contrôler les expressions de mon visage, poussé par ma détermination haineuse, et il ne remarqua probablement rien. 

    « Encore toi ? s'exclama-t-il avec un rictus. Décidément, nos chemins sont voués à se croiser. »

    Je m'inclinai très légèrement avec assurance, et il m'observa, curieux.

    « Tu as bien changé depuis la dernière fois que je t'ai vu, fit-il remarquer. 
    - J'ai pris conscience de mon état, affirmai-je. Et j'ai décidé de l'assumer. Je veux être le premier à venger notre race de ceux qui nous ont ignominieusement exilés. »

    Le pire, c'est que je le pensais un peu, à présent. J'en voulais à l'Arch'evilia tout entière pour le mal qu'elle m'avait fait. Voilà pourquoi, probablement, avais-je une âme de Nah'râk : sans doute qu'Emöra avait accepté sa condition, elle, sans éprouver de haine envers qui que ce soit, sauf peut-être envers moi... Pour moi, c'était autre chose. Je détestais le monde, sauf Emöra qui continuait à me fasciner, à faire remuer mon coeur. Pour elle encore une fois, je m'étais épanoui, et mon visage s'était fait plus beau, plus fin, peut-être plus machiavélique que le premier, mais en tout cas loin d'être aussi laid que le visage de la plupart des Nah'râks.

    Hellgg sourit, apparemment satisfait de ma réponse. 

    « Alors, dis-moi... commença-t-il. Tu as un nom, à présent ? On m'a parlé d'un certain Mosän, mais je ne savais pas que c'était toi.
    - Mosän est le nom que tous m'ont donné, répliquai-je. Mosän, le Sans-Nom en ancienne langue nah'râk.
    - C'était donc bien ce que je pensais ? Tu ne veux toujours pas donner ton vrai nom ?
    - Mon vrai nom, à présent, c'est Mosän. J'ai perdu le reste de moi-même, toutes mes certitudes, toute mon âme, après mes Maturales. Maintenant, je suis le Sans-Nom et je n'ai plus d'histoire. Ma vie est gouvernée par la vengeance, juste la vengeance. »

    Impressionné par un tel discours, Hellgg marqua de nouveau un temps de pause.

    « Tu es incroyable, finit-il par déclarer. Tu es la seule énigme que je connaisse : tu es tout ou tu n'es rien, tu parles comme un supplicié ou comme un grand guerrier Nah'râk. Deux puissantes forces semblent s'affronter en toi, et je ne sais jamais comment je dois réagir. Tu me mets mal-à-l'aise, Mosän. Tu es deux êtres en un. Mais d'où viens-tu ? Qui es-tu ? »

    Je ne sus répondre. Ce qu'il me disait me faisait défaillir, et pourtant il ne fallait surtout pas que mon édifice, construit pierre par pierre depuis plusieurs mois, ne s'écroulât. Après quelques secondes de concentration, je parvins à lâcher d'un ton neutre :

    « Je suis Mosän, votre nouvel élève. Je viens ici pour apprendre à me venger. Apprenez-moi, grand maître. »

     

     

    Emöra

     

    Il finit par me sourire, puis il se tourna vers la grande fenêtre près de laquelle il se trouvait, admirant le gouffre qui s'étendait sous nos pieds, et le palais royal en face. Nos yeux rouges nous permettaient d'y voir comme en plein jour. Je commençai à m'approcher pour voir moi aussi, quand soudain, vif comme l'éclair, Hellgg sortit de son état serein pour abattre sa puissante épée sur moi. D'abord surpris, je n'eus que le temps de faire un bon prodigieux sur le côté, pris au dépourvu. Mais en quelques secondes, je fus debout après une roulade rapide qui me permit d'attraper mon arme, forgée dans mes mains avec ma magie. J'esquivai encore deux de ses puissants assauts, puis je me précipitai sur lui et nous nous lançâmes dans un combat acharné, nos épées fines et ultra rapides sifflant dans les airs comme des fouets, pareilles à des éclairs d'argent et d'or. Le bruit des chocs était si puissant que toute la demeure en résonnait, et nous étions si concentrés que nous nous absorbâmes entièrement dans le combat, oubliant que nous nous affrontions dans un salon. Soudain, dans un geste brusque, Hellgg m'envoya m'écraser contre la grande fenêtre, qui explosa en mille bris de verre, et je fus projeté au centre du gouffre. Mes ailes battirent puissamment dans une grande brassée d'air et lorsque Hellgg vint me rejoindre, nous continuâmes notre bagarre dans les airs, faisant de grandes embardées pour éviter les coups terribles. J'étais habitué à la douleur, aussi les entailles ne m'affaiblirent pas et les gouttes de mon sang, pareilles à des bulles rosées, nous entourèrent comme des étoiles, allant éclabousser les parois et les roches. Nous fîmes s'envoler des nuées de chauves-souris, des stalactites tombèrent et nous dûmes les éviter avec adresse. Notre bagarre attira bientôt la foule, mais nous étions tous deux si concentrés que nous n'y fîmes pas attention. Décidé à le battre, je fis appel à ma magie, que je savais très développée. Tout à coup, dans un grand geste circulaire du bras droit, j'appelai les roches de toute mon âme ; des morceaux entiers de la paroi se détachèrent et, aussitôt, je les envoyai avec force sur Hellgg, qui les repoussa d'un seul coup d'épée avec un bruit à déchirer les tympans. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre, je fonçai en piqué sur lui et feignis de l'attaquer à l'épée. Mais au dernier moment, je lui envoyai un jet de flammes, tout droit sorties de ma bouche, qu'il put éteindre de justesse en y envoyant de l'eau glacée. Il se jeta alors sur moi et me projeta contre les rochers, me brisant quelques os que je réparai par magie en moins d'une seconde. Il en fut si surpris que je pus presque l'embrocher, mais au dernier moment il m'esquiva en reprenant ses esprits. Alors j'invoquai ma botte secrète : Emöra. La force de mon amour me donna plus que de la vitesse, plus que de la motivation, plus que de la force ; poussant un cri de guerre relativement bestial, je me jetai sur lui et repoussai tous ses coups, un par un, jusqu'à le désarmer. Son épée tomba dans le gouffre et je le tint en joue pendant quelques secondes, avant qu'il ne se rendît, ébahi. Avec sa magie, il fit revenir son arme, non pas pour combattre, mais pour la ranger. Sans voix, il parvint à articuler :

    « Incroyable ! Je n'ai jamais vu ça... Jamais... »

    M'inclinant respectueusement en vol, je lui déclarai doucement :

    « J'étais très honoré de me battre contre vous, Hellgg. Vous m'avez beaucoup appris. » 

    Puis je me tournai vers les autres Nah'râks sidérés, qui voyaient pour la première fois de leur vie le grand guerrier Hellgg, chef des expéditions et vainqueur de plusieurs dizaines de régiments d'Egnäs, tomber sous les coups d'un apprenti. Jusque là, il n'avait connu que des victoires en Enfeghärt. Et devant moi, la plupart des Nah'râks me regardaient d'un très mauvais oeil.

    « Peuple d'Enfeghärt ! m'exclamai-je d'une voix forte. Écoutez-moi tous ! Si je suis si hargneux, ce n'est pas pour montrer mes forces au grand-public ! Ce n'est pas pour épater le roi ! Ce n'est pas pour susciter votre intérêt ! Si je suis Nah'râk enfin, ce n'est pas pour rien ; je n'ai que faire de votre admiration ou de votre haine, et je sais que vous me comprenez. Mon unique but est à présent de venir à bout de ces Arch'eviliens traîtres, qui ont cru bon de nous exiler dans les terres hostiles et sombres d'Enfeghärt, comme on exile des démons, comme on se débarrasse de la vermine ! Comme vous, avant j'étais Arch'evilien, j'avais des amis, des proches sur qui compter, mais à présent que j'ai vu pousser sur mon dos des ailes noires et griffues, je ne suis plus qu'un être maudit pour les êtres du dehors, je suis chassé, haï, craint ! On a même voulu me tuer alors que mes Maturales n'étaient pas encore terminées, tant on était dégoûté par mon aspect ! Peuple de Nah'râks, juste parce que vous êtes laids, juste parce que vous ressemblez aux démons des légendes, on vous censure ! Il est temps, enfin, de prouver au monde que vous n'êtes pas de simples créatures idiotes, trop faibles pour résister à l'ennemi qui nous pousse à nous enfoncer sous la terre ! Suivez-moi dans le Dehors. Suivez-moi, et ensemble nous reconquerrons les terres de l'air libre ! »

    Mon discours fut suivi de cris de guerre, qui m'approuvaient, qui fêtaient le retour des vrais Nah'râks, ceux des tourments et de la vengeance. Satisfait et ivre de colère à la fois, je contemplai, immobile, mon nouvel empire : des centaines, des milliers de Nah'râks me suivraient. Ils m'aideraient à percer le sol, le plafond de cette voûte maudite. Ils m'aideraient, sans le savoir, à retrouver mon Emöra, sans qui je commençais à devenir un monstre. Car Hellgg avait raison : en moi, deux puissances s'affrontaient, celle de mes origines, qui se caractérisait par mon côté Nah'râk, et celle inspirée par Emöra, mon côté Egnä, qui avait pris ses aises en moi et l'avait totalement changé depuis mes six ans. Seulement, l'absence de mon âme-soeur rendait mon côté Egnä plus faible, et mes défauts ressurgissaient, comme des volcans depuis longtemps éteints qui, tout d'un coup, se réveillent. Je savais que si je ne la retrouvais pas bientôt, je deviendrais une de ces créatures que j'abhorrais tant, un Nah'râk... Un vrai.

    Soudain, des applaudissements puissants, bien plus forts que les autres, résonnèrent dans la caverne, et assez rapidement on n'entendit plus que ceux-là : tous les autres s'étaient tus. Surpris, je me retournai et me retrouvai face à face avec... le roi. Alerté par tant de vacarme, il était sorti avec toute sa cour, en grande pompe, magnifiquement vêtu. Il était grand, costaud, se tenait très droit et était, sans être un vieillard, assez âgé. Ses ailes, toutes parées de mille diamants, ne battaient pas : il était assis sur un trône d'or que portaient dix Nah'râks en grande livrée. Il portait une longue cape noire, un costume vert kaki et rouge, tout aussi somptueux que son statut. Il me regardait intensément, d'un air sévère. J'aurais eu envie de le tuer si une force invisible ne me l'avait pas strictement interdit. 

    « Qui es-tu ? » me demanda-t-il d'un ton impérieux.

    Ne cessant de voler, je me plaçai devant son trône et m'inclinai bien bas, avant de lui répondre :

    « Je suis Mosän, Seigneur des Ombres. 
    - C'est donc toi, le Sans-Nom !
    - C'est moi, pour vous servir, grand maître.
    - J'ai bien entendu parler de toi, Mosän. Tu n'es pas comme les autres. Je serais même tenté de dire que tu n'es pas comme nous. Pourquoi agis-tu de la sorte ? Comment es-tu devenu si puissant, en si peu de temps ? Car enfin, tu n'es qu'un gamin, après tout !
    - C'est la passion, Seigneur, qui me fait avancer. 
    - Il faut le croire, Seigneur ! m'interrompit Hellgg en me rejoignant, son épée rangée. Mosän est un être de tempêtes. Son désir de vengeance le fait vivre et lui permet d'enchaîner les victoires.
    - Mais si ton désir te fait vivre, Mosän, reprit le roi, fais bien attention à ce que tu fais... Une fois ton rêve assouvi, tu risques de mourir.
    - J'aurai accompli le but de ma vie, je n'aurai plus rien à faire en Arch'evilia.
    - Ainsi tu veux venger les Nah'râks des autres Arch'eviliens.
    - Oui.
    - Qui me dit que, si je t'accorde une armée, tu ne vas pas te retourner contre moi ? Car enfin, je sais que tu as d'abord détesté ta race, tu es instable et je ne peux te faire confiance.
    - Pardonnez mon effronterie, Seigneur, mais avec ou sans votre accord, j'accomplirai ma vengeance. Je n'ai pas besoin d'armée, juste de quelques régiments. »

    Le roi se tut, visiblement en pleine réflexion. Autour de nous, tout le monde faisait silence, même Hellgg qui me regardait avec respect et, je crois, une pointe de crainte.

    « Bon. Écoute, je vais d'abord te tester, finit par dire le Seigneur de l'Ombre. Je te confie vingt de mes Nah'râks, des soldats entraînés, avec Hellgg. Si tu parviens à ouvrir une brèche assez grande pour toute une armée, si tu parviens à déjouer les sorts des Egnäs, alors je mettrai sous tes ordres, assisté d'Hellgg, toute mon armée. C'est bien compris ?
    - C'est très clair, Seigneur. Je ne vous remercierai jamais assez.
    - Prends ton temps, Mosän, tu n'auras qu'une seule chance.
    - Soyez sans crainte, je saurai la saisir.
    - Alors, c'est parfait. »

    Sans que je puisse répondre, il ordonna que ses porteurs me tournent le dos, et il rentra dans son palais. Je le regardai disparaître, un coin de sourire aux lèvres que j'étais seul à percevoir. J'avais eu le roi, j'avais eu Hellgg, j'avais eu le peuple d'Enfeghärt ! Aveuglés par leur désir de vengeance, par leur haine pour les êtres du Dehors et irrités par leurs précédentes défaites, tous avaient vu en moi un espoir de victoire, alors que j'allais certainement me révéler leur pire ennemi... Et causer leur perte.

    « Imbéciles » pensai-je en ricanant sous cape. « Un véritable Nah'râk n'a pas de scrupules, et puisque tout le monde veut que j'en sois un, alors je n'en aurai aucun. C'est en voulant m'éloigner pour se protéger que les Arch'eviliens se sont condamnés. »

    Prenant un air victorieux, je me tournai de nouveau vers le public silencieux. Alors je m'écriai, levant haut mon épée et déployant avec force mes ailes noires :

    « Nah'râks ! Ensemble, nous allons à la victoire !! »

    Tous se mirent à crier de joie, et je pus mesurer pleinement à quel point j'étais machiavélique.

     

    ***

     


    Dissimulé derrière un pic rocheux, son épée tirée, tous ses sens en alerte, Hellgg se tourna vers moi d'un air tendu.

    « Tu vois les Egnäs ? me demanda-t-il, scrutant le bout du tunnel, fermé par un mur de granit magiquement renforcé. 
    - Aucun à l'horizon, répondis-je. Ils doivent être derrière la Porte, à l'air libre.
    - Certainement. Ils y ont une base, une sorte de grand bâtiment blanc construit dans la roche au coeur des gorges. Ils sont des centaines installés là, surentraînés. La dernière fois, nous avons eu un mal fou à leur échapper pour attaquer Gehylra, et je ne te dis pas pour revenir. »

    Permettant au silence de s'installer, je laissai aller mes pensées, une partie de moi cherchant une solution valable, une autre se rappelant vaguement les derniers jours de ma période Enëjz. Il n'y avait aucun moyen de s'échapper par là, sous peine de grandes pertes. Or, je ne pouvais pas me permettre un tel risque : si des Nah'râks étaient tués si bêtement, le roi ne m'accorderait jamais sa confiance.

    « Bon, finis-je par murmurer. On ne peut pas passer par là. C'est clair.
    - Mais par où comptes-tu aller, alors ? s'enquit Hellgg. Le toit de la caverne est ultra-solide et si nous tentons de le percer, il risque de s'écrouler sur nous.
    - Tiens, d'ailleurs, je me demande bien pourquoi les Arch'eviliens ne font pas ça. Faire s'écrouler le toit d'Enfeghärt sur nos têtes, une bonne façon de se débarrasser de nous, non ?
    - Bof... Les vertueux Egnäs ne veulent pas entendre parler de meurtre. Ce sont les méchants qui tuent, c'est bien connu. Et puis le toit d'Enfeghärt, c'est le sol d'Arch'evilia.
    - Pour en revenir à notre affaire, j'ai ma petite idée pour nous évader : habitant à Gehylra, je sais qu'à quelques kilomètres au Nord, entre la mer et le Grand Lac Salé, une plaine de sables mouvants s'étend. Là-bas, le sol – en l'occurrence, pour nous, le plafond – est plus mou. Nous pourrions tenter d'y faire un trou.
    - Mais que fais-tu des éboulements ?
    - Nous allons combiner notre magie. J'aurai besoin de l'aide du plus grand magicien d'Enfeghärt, et ensemble nous créerons un second toit, plus bas, pour retenir l'autre s'il s'écroule.
    - Mais si tout tombe, le Dehors sera fragilisé ! Nous serons libres, nous pourrons tous sortir !
    - Dans ce cas, parfait. Conduis-moi sous la plaine des marais, ramène-moi le magicien, et préviens le roi de nos intentions. Nous allons tenter de faire tomber Gehylra, qui deviendra notre bastion. Plus d'Enfeghärt ! Plus d'exil !
    - Par Enfeghärt, tu es diabolique ! s'exclama Hellgg avec un grand sourire, découvrant une rangée de dents pointues.
    - Attends, tu n'as rien vu... jubilai-je. Le jour de notre victoire, un grand banquet sera servi : je veillerai à ce que tous les médecins et les dirigeants de Gehylra soient cuisinés comme il se doit. »

    C'était complètement fou de me rendre compte que la méchanceté me rendait joyeux, et même m'excitait. J'étais presque pressé de mener cette attaque, de mettre mes paroles en exécution, et pourtant au début, mon but était seulement de retrouver Emöra. Cela restait toujours la raison de mon existence, mais j'étais désormais décidé à prendre quelques libertés avant de l'enlever : c'était vrai, les Arch'eviliens devraient payer.

     

    Emöra

     

    Nous rebroussâmes chemin, rejoignant notre régiment, et ensemble nous repartîmes vers Enfghâlia où nous avions l'intention de demander audience au roi. Hellgg, favori de sa Majesté, obtint rapidement réponse à sa requête, et je l'attendis pendant près de deux heures avant qu'enfin, il reparût en compagnie d'un Nah'râk assez petit, mince, tout vêtu de noir et aux yeux maquillés. Ses ongles sombres étaient aiguisés, sa barbiche pareille à l'ébène épousait parfaitement la forme de son visage pointu.

    « Mosän, déclara Hellgg en me rejoignant, je te présente L'Garöl, le Grand Prêtre magicien de la nation. Le roi a eu du mal à s'en séparer, il est toujours en sa compagnie. »

    L'Garöl, qui n'avait cessé de m'analyser sous toutes les coutures de son regard d'aigle, s'inclina légèrement sans pour autant me témoigner de respect, et je dus faire de même.

    « On dit que vous êtes en passe de devenir un grand mage, Mosän... » susurra-t-il d'une voix reptilienne à donner des frissons. Avec son air de varan, il semblait sur le point de me sauter à la gorge et de me dévorer. 

    « Les gens disent ce qu'ils veulent, répondis-je en haussant les épaules. »

    L'Garöl rapprocha son visage du mien d'un air mauvais.

    « Je te préviens tout de suite, mon petit gars... murmura-t-il. Je suis le magicien du roi depuis bien avant ta naissance. Tu as déjà détrôné Hellgg, mais je te conseille de ne pas trop chercher à t'améliorer en magie ; si jamais tu commençais à devenir trop puissant, je n'hésiterais pas à t'éliminer de mon chemin, bien compris ? »

    Je levai un sourcil, ne reculant pas d'un pouce malgré l'haleine fétide qu'il avait la bonne idée de me souffler au visage.

    « Ce sont des menaces, L'Garöl ? lâchai-je avec un regard perçant.
    - Libre à toi de l'interpréter de cette façon.
    - Si vous me croyez à ce point capable de vous détrôner, vous ne devez pas être bien puissant, ironisai-je, sarcastique. Peut-être veillissez-vous, qui sait ? Remarquez, vous commencez à perdre de votre bon sens : si vous parvenez à me tuer, vous éliminerez la seule personne capable de vous sortir de votre exil et vous venger. Dans tous les cas, vous ne serez plus favori du roi, et peut-être même que vous serez servi en plat de résistance à notre haute bourgeoisie.
    - Comment osez-vous ?! me cracha le mage dans un mouvement de recul, tandis que c'était à mon tour de m'approcher insolemment de son visage.
    - Vous ne me faites pas peur, vieux décati. Vous n'avez même pas été capable d'aider votre race à trouver une autre issue que celle gardée par les Egnäs, depuis tant d'années. Vous me haïssez parce que vous savez que moi, j'agis pour les Nah'râks, contrairement à vous qui vous prélassez dans le luxe du palais royal. Vous craignez que je vous remplace lorsqu'on se rendra compte de mon efficacité. Et croyez-moi, vos ridicules menaces me laissent de marbre ; il vaut mieux être mon ami que mon ennemi, ces derniers temps, car j'ai un goût prononcé pour la vengeance. Et maintenant, soyez sûr que j'ai l'oeil sur vous. »

    Sidéré par mon insolence, il resta quelques instants sans voix, son visage tout près du mien. Puis j'aperçus Hellgg qui nous regardait en silence, et après avoir lancé un dernier regard menaçant à L'Garöl, je me détournai de lui pour m'occuper de mon compagnon d'armes.

    « Si l'opération échoue par la faute de l'un d'entre vous, nous serons tous condamnés à mort, alors tâchez de vous entendre, fit remarquer Hellgg.
    - Sois sans crainte, répondis-je aussitôt. Elle réussira. »

    Le magicien me lança un regard haineux mais se tut. 

    Nous préparâmes nos provisions, car avec l'autorisation du roi, nous partions pour un coin reculé d'Enfeghärt, à trois jours de vol de la capitale, juste sous la plaine des marais. Hellgg connaissait la caverne par-coeur grâce à ses nombreuses expéditions, et il avait su repérer très vite l'endroit que je visais : c'était un tronçon de caverne près du plafond, sur une immense corniche, et rempli de stalactites. Dans le jargon populaire, on l'appelait la Grande Forêt de Pierres.

    Nous partîmes dès que nous fûmes prêts, et nous volâmes sans relâche à notre vitesse de pointe, dormant peu et faisant le moins de pauses possibles. Nous parvînmes à la corniche à la fin du troisième jour, exténués, et nous fîmes une pause bien méritée, nous appuyant sur les stalagmites gigantesques. Quand tous furent à la fin du repas, L'Garöl et moi nous nous levâmes, aussitôt imités par Hellgg. Nous nous entendîmes sur le sort que nous allions jeter, et nous nous concentrâmes sur le plafond avec force. Bientôt, de nos mains sortirent des éclairs bleutés, continus, qui firent naître un puissant courant d'air sur la corniche. Mes forces commencèrent à m'abandonner, mais décidé à accomplir mon but et à montrer ma puissance à L'Garöl, j'invoquai la tempête de mon amour qui, déferlant comme une immense vague sur tout mon corps, me permit de tenir. Je récitai une formule dans la vieille langue nah'râk, et soudain une grande voûte d'un bleu transparent fit son apparition, s'appuyant sur les nombreuses stalactites qui rejoignaient le sol comme des piliers. Dans un bruit de fin du monde, les arches furent consolidées, le bleu devint foncé, moins limpide, plus rocheux. Partant du sol, la roche que nous invoquions vint recouvrir entièrement le faux plafond à peine créé, et nous eûmes l'impression de nous retrouver dans une cathédrale gigantesque. Le flux de magie qui se déversait de nos trois corps s'arrêta net, et nous retrouvâmes le silence de la nuit éternelle qui régnait là.
    Mimant de n'être qu'à peine affaibli, je me tournai vers les soldats assis près des piliers tout neufs ; tous affichaient un air béat.

    « Compagnons ! m'exclamai-je en me retenant de tituber. Le Grand Mage va maintenant vous entourer d'une bulle protectrice, qui empêchera les pierres de vous tomber dessus lorsque nous percerons la caverne. Une fois protégés, nous passerons tous par la petite ouverture que nous avons laissée dans la clef de voûte, avant de la refermer pour préserver Enfeghärt. Puis, grâce à la magie, nous émergerons dans le Dehors ! Je vous rappelle que vous serez sous nos ordres et que vous devez scrupuleusement obéir, sous peine de mort. Compris ? »

    Tous acquiescèrent et se levèrent, se mettant en file devant L'Garöl qui, lui, avait l'air d'avoir beaucoup souffert lors du sortilège. En fait, il devait être moins fatigué que moi, sauf que lui n'avait pas la volonté de le cacher. Et s'il était dans mon état, je connaissais ses faiblesses.

    « Ne t'inquiète pas, vieillard... » pensai-je en l'observant protéger chaque soldat. « J'ai des projets pour toi... »

    Hellgg aussi était épuisé, et je craignais pour sa santé. Puisant dans l'énergie des chauve-souris qui vivaient là, je recouvrai un peu de forces et en léguai secrètement à mon compagnon d'armes, dont j'avais encore besoin.

    « Commandants ! susurra L'Garöl, qui tenait à peine sur ses jambes. À vous, maintenant... »

    Comme Hellgg me cédait la place, je refusai sous prétexte de politesse. En quelques secondes, tandis que le magicien tremblait et suait à grosses gouttes, le guerrier fut efficacement protégé. Enfin vint mon tour, et je m'avançai devant le mage, qui me lança un regard haineux. Il allait payer cher cet affront. 
    Il commença son sort, visiblement à bout de forces. Mais, imperceptiblement, je m'amusai à lui voler petit à petit les quelques gouttes d'énergie qui lui restait, fixant son visage, impassible. Il mit bien plus longtemps à terminer son sort, tremblant et transpirant de plus en plus, ses yeux roulant dans ses orbites hideux, sa respiration se faisant haletante. Il tomba à genoux mais, certainement trop orgueilleux pour avouer qu'il n'avait plus la force de me protéger, il continua sa formule basse tandis qu'une bulle protectrice rouge apparaissait, vascillante, telle une bougie sur le point de s'éteindre. Je ne lui laissai que l'énergie pour terminer son sort, et quand il eut enfin achevé son oeuvre, je lui dis à haute voix :

    « Merci, Grand Mage. »

    Mais plus bas, si bas qu'il fut seul à m'entendre, j'ajoutai avec un tout petit sourire :

    « Tu es vaincu, vieillard... »

    Pendant une seconde, ses yeux s'agrandirent et il comprit l'origine de sa faiblesse. Mais en un instant, mon sourire avait disparu, mon visage s'était fait de marbre, et comme on appuie un couteau dans une plaie béante, je lui volai ses dernières forces. Il eut un sursaut, son regard se figea, et comme une pauvre poupée de chiffon, il s'écroula. Mort.

    « Mais... Mosän !! s'exclama Hellgg, horrifié. Qu'as-tu fait ?!
    - Je suis désolé... dis-je d'un air épuisé. Toute cette magie l'a terrassé...
    - Par Enfeghärt, le roi va être furieux... 
    - Est-ce ma faute s'il a voulu me défier ? Il tenait tant à me montrer qu'il était le plus fort, qu'il n'a pas vu sa vie qui s'échappait.
    - Qu'allons-nous faire de son corps, à présent ? Nous ne pouvons pas le laisser là, c'est un favori de sa Majesté. 
    - Nous n'avons pas le choix, Hellgg. Cet endroit ressemble à un tombeau à présent. Ironie du sort, c'est lui qui l'a édifié. Qu'il y repose en paix. Nous, nous avons une guerre à mener.
    - Soit. Partons. »

    Hellgg était songeur, mais il se résolut à abandonner le petit corps recroquevillé au milieu des pierres, et ensemble nous volâmes vers la clé de voûte où nous attendait un étroit passage. Nous nous y faufilâmes avec peine, et quand le dernier fut passé, je refermai grâce à l'énergie volée la grosse trappe en pierre. À tâtons, je cherchai l'endroit le plus humide du plafond bas, et lorsque je l'eus trouvé, j'invoquai encore une fois ma magie. Une puissante détonation retentit, perçant la roche molle et calcaire comme une boule de canon. Une seconde de silence suivit mon acte, mais elle ne dura pas : tout d'un coup, ce fut le plafond entier qui se fissura et trembla dangereusement. Alors je filai vers le morceau de ciel qu'on apercevait à peine six mètres plus haut, et derrière moi tout s'écroula dans un bruit de tonnerre. Hellgg, guidant ses hommes, me suivit tant bien que mal, et dès que nous fûmes sortis, trempés, pleins de boue, c'est tout le marais qui s'affaissa ; heureusement, notre voûte tint bon.

    « Libres !! s'écria Hellgg en brandissant son épée. Mosän, je n'aurais jamais cru que tu y parviendrais si rapidement ! Tu es un vrai génie !
    - Tout le monde est là ? m'enquis-je en comptant les soldats.
    - Affirmatif, chef, me répondit un des guerriers.
    - Parfait... »

    Je me tournai vers le Sud, affamé comme une bête sauvage. Là-bas, entre les collines de mon enfance, se dressait Gehylra. La revoir provoqua en moi une foule de sentiments, d'abord la colère, bientôt submergée par une bouffée de nostalgie et de mélancolie. Désireux de cacher ma faiblesse, je pris mon envol et me dirigeai vers la ville en m'exclamant :

    « À l'attaque, Nah'râks ! Pas de quartiers !! Ce soir au dîner, nous aurons des Arch'eviliens, par Enfeghärt ! »

     

     

    Emöra

     

     

    Mais le coeur n'y était pas. Je m'élançai, ravagé par mes émotions, combattant les deux parties contraires de mon âme qui s'affrontaient en un violent combat, dont j'ignorais l'issue. Au fur-et-à-mesure que je me rapprochais, je reconnus des champs, des cultures que j'avais connus, des bâtiments qui m'avaient été chers avant mes Maturales, comme mon école, mon internat... Et au milieu, là, comme une verrue au centre d'un visage, se trouvait le Bâtiment des Métamorphoses, si majestueux, si haïssable que je décidai d'en faire ma cible première. Je me jetai dessus avec hargne, ignorant les cris des passants effrayés, et bientôt, suivi de mes soldats, je fus sur le toit. D'un puissant coup de poing, je défonçai les tuiles sans douleur, et aussitôt je m'engouffrai dans la brèche que j'avais créée. Poussant des cris terribles, je détruisis toutes les portes qui se trouvaient sur mon passage, provoquant les cris horrifiés des infirmières et de leurs patients en pleine transformation. Résolu à me venger, je volai à tire d'ailes vers le grand hall, tuant les gardes sans mal. Là, assis au comptoir, le chef des médecins, celui qui m'avait fait chasser sans pitié en ignorant ma douleur et celle d'Emöra, se leva en catimini pour tenter de m'échapper. Peine perdue, je fus sur lui en quelques secondes et, savourant ma victoire, je le plaquai contre le mur.

    « Tu te souviens de moi, docteur ? demandai-je avec haine. Tu te souviens de mes cris ?! 
    - At... Attendez ! bégaya-t-il en essayant en vain de se dégager. On peut peut-être trouver un compromis, tous les deux, hein ?
    - Oh, mais certainement, docteur, répondis-je en me délectant de ce que j'étais sur le point d'accomplir. Certainement ! Je n'avais pas l'intention de te laisser sans un petit compromis. 
    - Tout ce que vous voudrez ! Mais par pitié, laissez-moi en vie...
    - Est-ce que tu sais ce que ça fait de se retrouver séparé de la moitié de son âme, d'être déchiré comme un fantôme en perdition, d'être mutilé à vie ?!
    - Je... Je comprends votre douleur...
    - C'est ça ! Mais moi je vais te la faire sentir, ma douleur. Tu veux savoir ce que j'ai vécu ? Alors le voilà, mon compromis !! »

    Poussant plus un cri de colère que de guerre, je le jetai sur le sol dur et, haineux, je me précipitai sur lui avant qu'il se relevât. Avec un éclair dans les yeux, je levai haut mon épée et l'abattit avec force à l'articulation de ses ailes, juste à côté de son dos. Il poussa un cri terrible, mais je m'en nourris avec plaisir et l'abandonnai là, mutilé, dans une marre de sang, gémissant comme un enfant.

    « Au plaisir de te revoir, docteur ! » criai-je avec une pointe de folie dans la voix.

    Et je sortis dans un cri d'allégresse au beau milieu de la rue, comblé par les plaintes de ma victime, tandis que les passants s'enfuyaient en tous sens. Je m'apprêtai à les poursuivre, à les tuer un par un, lorsque soudain une flèche blanche vint se ficher dans mon bras. Sans montrer la moindre douleur, je plongeai derrière une poubelle pour m'enlever l'aiguillon de la chair, et en quelques secondes ma magie me soigna. J'allai sortir de ma cachette quand un Egnä, grand et majestueux, surgit de nulle part. Il se jeta sur moi, plus brutal encore que Hellgg, et j'eus un mal fou à l'éviter. Je me battis contre lui avec acharnement, ne cherchant qu'à le tuer pour me débarrasser de lui, quand soudain je parvins à le mettre à terre, désarmé. Je me précipitai alors sur lui, mon épée droit sur son coeur, mais tout à coup mes yeux rouges tombèrent dans le bleu des siens, un bleu résolu, parce qu'il acceptait son sort. En lui, en sa beauté, en sa pureté et sa finesse je reconnus Emöra. Mon Emöra pour qui je m'étais battu, pour qui j'avais voulu m'échapper, et contre qui je luttais sans m'en rendre compte : elle, si pure, si douce, elle qui avait toujours détesté la violence et la tuerie, je l'entâchais de honte en semant la terreur autour de moi ! Non, je n'étais pas devenu ce Nah'râk que j'avais tant détesté ?! Non ! Mon coeur se tordit et je vis en cet Egnä tout ce que je n'étais pas, mais que j'aurais dû être ; j'étais laid, noir, impur, il était magnifique, aérien, pur et blanc... Je ne pus l'achever. Je crois qu'il comprit le combat intérieur qui faisait rage en moi, aussi resta-t-il figé, tant l'émotion que je ressentais le surprenait : pour lui, les Nah'râks n'avaient pas d'âme, ils n'étaient pas capables d'être tristes, pas capables d'aimer.
    Soudain tremblant, horrifié de ce que j'avais fait, sentant les larmes venir à mes yeux, je laissai tomber mon épée et poussai un gémissement déchirant. Je m'enfuis sans demander mon reste, en lutte avec moi-même, récupérant mon arme par magie. Évidemment, une demi-douzaine d'Egnäs furent sur moi pour m'empêcher de prendre mes jambes à mon cou ; je ne cherchai même pas à me défendre, je me contentai de poursuivre ma course effrénée, balloté par les coups qui venaient de toute part. Qu'était-ce que la douleur physique, comparée à l'horreur qui me tiraillait, me faisait miroiter le monstre que j'étais, que j'avais toujours été !

    Soudain, je fus seul dans les airs, débarrassé je ne savais comment de mes assaillants.

    « Mosän !! »

    Le cri, puissant, furieux, me tira momentanément de mes pensées.

    « Mosän, où vas-tu ?! Gehylra n'est pas prise, nos hommes ont besoin de nous ! »

    Je me retournai, sur le point de me laisser abattre par Hellgg. Mais tout à coup, je distinguai six silhouettes blanches tâchées de rouge, tombées un peu partout sur les toits et le sol.

    « TU LES AS TUÉS
     ?!! hurlai-je. TU LES AS TUÉS, MONSTRE !! »

    Hellgg ne comprit pas tout de suite, aussi eus-je l'avantage sur lui. Je me précipitai à sa rencontre, brandissant mon épée, déversant toute ma haine sur lui.

    « Mosän, qu'est-ce qui te prend ?! s'écria mon ancien maître en esquivant de justesse. Où est passée ta vengeance, où est passée ta haine ?!
    - TAIS-TOI, IMMONDICE DE LA NATURE !! hurlai-je à m'en déchirer les cordes vocales. TAIS-TOI ET MEURS !!
    - Mais enfin, Mosän, écoute-moi ! Tu avais la confiance du roi, tu voulais sauver Enfeghärt ! Où est passée ta volonté ? Tu n'es plus qu'une mauviette, tu pleures comme une femelle, comme ce pauvre gamin d'il y a six mois !
    - JE N'AI JAMAIS VOULU VOUS SAUVER, ESPÈCE D'IMBÉCILE !! Tu croyais que j'allais changer, que j'allais aimer ceux qui m'ont mutilé, humilié, et qui m'ont peut-être fait perdre pour toujours l'amour qui éclairait ma vie ?! Tout ça c'est de votre faute, Nah'râks de malheur !! Si vous n'existiez pas, je n'en serais pas là ! »

    Écoeuré, Hellgg me cracha à la figure.

    « Traître, traître à ta race !! s'écria-t-il en essayant de me tuer. J'aurais dû t'éliminer quand tu n'étais qu'un vulgaire gamin des rues, pauvre petit idiot même pas capable de dégager le chemin quand un Nah'râk se précipite dans ta direction !! Je savais que j'aurais dû te tuer, traître !! »

    Il poussa un cri de guerre et, comme un seul homme, nous nous jetâmes sauvagement l'un sur l'autre. Mais cette fois, je n'avais plus mon assurance, je n'étais plus Nah'râk ; dans ma tête, je me voyais Egnä, et les larmes coulaient le long de mes joues en feu. Au départ, je me serais bien laissé tuer, mais en voyant les cadavres des membres de la race d'Emöra, toute ma colère, toute ma douleur m'avaient ordonné de combattre jusqu'au bout, d'éliminer celui qui avait fait cela, même s'il avait été pour moi un compagnon de route sur qui compter. Dans ma tête, je me répétais éternellement cette phrase : « Fais-le pour Emöra. »
    Alors je mis toute mon énergie, je me battis comme un démon possédé, déjouant tous les coups de mon adversaire et le frappant avec toute la force de ma volonté. Dans les airs, au-dessus de Gehylra, notre combat fut sans doute le spectacle le plus impressionnant auquel tous aient jamais assisté. Mêlant magie et épées, nous n'étions plus que deux boules d'énergie acharnées, lancées dans un duel à mort. Hellgg, dégoûté de moi, ne cessait de m'insulter, visiblement hors de lui comme je ne l'avais encore jamais vu. Mais j'étais plus doué que lui, à présent ; soudain, je lui ressortis ma botte secrète, parant si vite ses attaques qu'il en fut désarmé. Il se retrouva seul face à moi, impuissant, tenu en joue.

    « Vas-y ! s'exclama-t-il. Vas-y, qu'attends-tu ? Tue-moi, puisque c'est ton souhait ! Tu t'attendais peut-être à ce que je te fuie, pour pouvoir me tuer dans le dos sans remords ? Eh bien non, tu vois, je suis face à toi, je te regarde, et j'attends que tu m'achève, en bon Nah'râk que tu es.
    - NON !! hurlai-je sans cesser de le tenir en respect. Non, je ne suis pas un Nah'râk !
    - Ah oui ? Et qu'es-tu, alors ? Un hybride ? Un démon, voilà ce que tu es ! Une créature sans nom, Mosän ! »

    M'approchant de lui au plus près, je lui murmurai :

    « Peut-être bien que oui, après tout. Mais tu sais quoi ? Si tu m'avais laissé partir il y a six mois, je ne serais pas devenu ce que je suis aujourd'hui. C'est ta faute si... »

    Je n'achevai pas ma phrase. Quelque chose de froid, de tranchant, de long, s'était brutalement enfoncé dans mon flanc gauche. Je baissai les yeux ; Hellgg tenait le pommeau d'un poignard dont la lame, rouge, était presque entièrement entrée dans ma peau. Je relevai la tête, le regardai dans les yeux.

    « Tu ne m'empêcheras pas de retrouver mon aimée, Hellgg, murmurai-je en tremblant. Jamais plus. »

    Alors j'attrapai fermement sa main et, en serrant le plus fort possible, je retirai le poignard de mon flanc. Puis, vif comme l'éclair, je lui lançai un sort qui l'immobilisa, et il tomba comme une masse sur un toit proche en criant :

    « Mosän, non !!! »

    Puis je puisai dans les quelques forces qui me restaient et je parvins à réparer les dégâts mortels, sans pour autant pouvoir refermer totalement la plaie. Souffrant, je m'élançai vers le soleil couchant, bien décidé à atteindre Archäh, l'école d'Emöra. Il me faudrait des jours de fuite avant d'arriver à mon but. Mais je n'avais plus rien à perdre, de toute façon ; je n'avais plus aucune terre d'asile, et ma seule consolation serait de revoir une dernière fois l'ange qui avait éclairé ma courte vie. 

     

    ***

     


    Vêtu d'une cape à capuche, entièrement dissimulé sous d'innombrables tissus blancs, je fis le tour du bâtiment en quête d'une petite ruelle où je pourrais enlever mon déguisement. D'instinct, je sentais la présence d'Emöra, et je savais qu'elle se trouvait quelque part dans la plus petite des tours, certainement dans sa chambre. Cet antre d'Egnäs n'était pas ma tasse de thé : la présence d'autant d'ennemis naturels me faisait frissonner, ce que je ne contrôlais absolument pas. 
    Enfin, après quelques errances, je parvins à trouver une petite rue déserte. M'assurant que personne n'était en vue, je cachai ma cape derrière une poubelle et, vif comme l'éclair, je décollai pour aller me dissimuler sur un toit bas, près d'une vieille gargouille. Évidemment, ma peau foncée presque rouge et mes ailes noires ne passeraient pas inaperçus, aussi devais-je faire vite. Aussi silencieux qu'un chat, je m'envolai en direction de la tour tant rêvée, et je m'arrêtai sur la paroi blanche, agrippé du mieux que je pouvais, juste sous une fenêtre magnifiquement enluminée. Tout doucement, précautionneusement, je risquai un coup d'oeil dans la pièce ; elle était spacieuse, peinte d'immaculé, avec des meubles aux couleurs claires. Presque en face de moi, un grand lit en baldaquin de bois blanc voyait ses rideaux légers tirés, comme s'il abritait une malade. 

    « Emöra... » murmurai-je, ce mot éveillant en moi une foule de souvenirs et de frissons.

    Par Arch'evilia, comment avais-je pu vivre tant de temps sans elle ? De nouveau mon passé de Nah'râk s'embrumait, et je me sentais comme dans un rêve. Le regard posé sur le lit, j'étais figé dans mes pensées, nostalgique, amoureux.

    Soudain, une silhouette fine et légère sortit d'un coin de la chambre, silhouette que je n'avais pas remarquée auparavant. Elle avait de grandes ailes blanches, soyeuses tout autant que ses cheveux d'un blond clair ; ses petites bouclettes flottaient dans une brise inexistante, ses yeux gris comme des perles semblaient toujours aussi étoilés. Ses Maturales l'avaient vraiment rendue magnifique... Comment avais-je pu l'oublier ?
    Elle s'immobilisa au milieu de la pièce et, tournée vers son lit, elle pointa ses mains dans sa direction en articulant une formule magique mélodieuse ; les rideaux se rangèrent tout seuls, les plis des draps disparurent. Complètement hypnotisé par sa beauté, je ne m'aperçus pas que je glissais lentement, et d'un coup, mes griffes plantées dans la pierre ripèrent pour s'accrocher un peu plus bas. Avec une rapidité impressionnante, Emöra se tourna vers la fenêtre et lança un éclair de magie qui ouvrit brutalement le carreau et se perdit dans les airs.

    « Qui est là ? demanda-t-elle avec autorité. Montre-toi si tu l'oses ! »

    Je ne lui connaissais pas ce ton. Que lui avaient-ils fait, dans sa maudite école ?! 
    Le coeur battant, je remontai prudemment jusqu'à apparaître à sa vue ; elle pointait un arc fin dans ma direction. Mais lorsqu'elle me reconnut, sa respiration s'accéléra, elle vacilla et je voulus voler à son secours, mais elle s'exclama :

    « Reste où tu es ! »

    L'esprit en compote, les membres saisis de fourmis insupportables, je me figeai sans comprendre. 

     

     

    Emöra

     

    « Mais... commençai-je, perdu. Emöra, c'est moi ! Mosän ! »

    Elle fut prise d'une sorte de spasme et ne put s'empêcher de reculer, pointant toujours son arc sur ma poitrine. 

    « Aromë ? risqua-t-elle, haletante, une main sur son coeur. C'est bien toi ?
    - Oui, c'est ça, Aromë ! m'exclamai-je avec émotion, conscient qu'encore une fois, j'avais oublié mon nom.
    - Tu... Tu as changé de nom... Pourquoi ? »

    Une larme perla au coin de son oeil et roula sur sa joue. Je rentrai doucement dans la pièce et me tins près de la fenêtre, puisqu'elle ne voulait pas que je m'approche.

    « Sans toi je n'étais plus rien... lâchai-je, tremblant d'émotion. T'aimer m'a changé du tout au tout, je ne me suis jamais rappelé le prénom que m'avaient donné mes parents. Et lors de mon exil... Je ne me rappelle déjà plus de grand-chose. C'est embrumé. Jamais je n'ai voulu révéler mon identité, alors ils m'ont nommé Mosän, le Sans-Nom. Oh, Emöra, durant ces six mois, je n'ai survécu que parce que je savais que je te reverrais encore une fois !
    - Aromë... m'interrompit-elle. Aromë, on... On m'a dit de t'oublier... On m'a dit qu'Egnäs et... Nah'râks... ne sont pas faits pour être ensemble...
    - Mais tu m'aimes encore, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ?!
    - Non ! s'exclama-t-elle, mais sa voix sonnait faux. Non, je... Tu dois partir, Aromë ! Toi et moi sommes ennemis !
    - Ennemis parce que je suis laid ? Parce que j'appartiens à un peuple prohibé, c'est ça ? Mais qui sont-ils, tous, pour décider à notre place ?!
    - Mais Aromë, c'est dans nos gênes, tout ça ! Quand je te vois... Quand je te vois je ne peux pas m'empêcher de te haïr autant que je t'aime... À chaque instant je dois lutter entre mon instinct et mes sentiments, entre ce qui est bien et ce qui est mal ! Vois les choses en face, nous ne pouvons plus nous permettre de nous voir !
    - Alors tu veux que je reparte en Enfeghärt, c'est ça ?! m'exclamai-je, les larmes coulant sur mes joues. Tu veux m'exiler, toi aussi, alors que tu sais que là-bas je ne vois pas la lumière du jour, que je suis entouré de traîtres et de serpents, d'êtres que j'ai toujours détestés et que je suis ?! Est-ce que tu penses vraiment ce que tu me demandes ? Sais-tu que pour toi je me suis damné parmi ceux que tu appelles les miens, que pour toi j'ai risqué ma vie dans un monde qui n'est plus le mien, puisque vous tenez tous tellement à ce que je meure dans les entrailles de la terre ?! Toi tu vis ici dans ce palais, tu es aimée de tous, et tu le mérites, mais moi, moi
     ? Est-ce que je mérite d'être poursuivi partout où je vais, d'être détesté, d'être insulté comme de la vermine ?! Est-ce que tu sais comment on m'a exilé, est-ce que tu sais qu'on m'a assommé en me maudissant de t'avoir ensorcelée ? »

    Plus ma voix haussait le ton, plus Emöra sanglotait, et plus je m'affaissai, totalement désespéré. 

    « Mais si tu ne veux plus de moi, cher amour, eh bien soit, je comprends... murmurai-je, constatant que je lui faisais du mal. Je comprends que tu n'aimes plus un démon, un monstre sans passé, une créature que tout le monde te défend d'approcher. Seulement, dans ce cas, je te demanderai une faveur, une seule : tue-moi. Ne me laisse pas vivre sans toi, je n'en ai pas la force. Tue-moi, je t'en prie. Et brûle mon corps, que plus personne ne se souvienne de Mosän, l'amant tant épris qu'il en perdit son identité, son passé, et ne s'aperçut même pas qu'il était un monstre. »

    Emöra, bouleversée, pleurait tant qu'elle était incapable de me répondre. Son arc, toujours pointé sur moi, oscillait dangereusement, et j'espérais qu'au fond d'elle, elle savait bien qu'elle ne pourrait m'ôter la vie. 
    Doucement, je m'approchai d'elle, tout aussi désespéré, attendant qu'elle me montre clairement la décision qu'elle avait prise. Tout son corps vacillait, elle s'appuyait comme elle pouvait sur sa coiffeuse, je ne l'avais jamais vue dans un tel état. Soudain, elle prit peur en me voyant si près d'elle.

    « S-stop ! sanglota-t-elle, peu convaincante. Je t'en prie, n'avance pas plus ! »

    Résolu à ne pas obéir, cette fois, je continuai de marcher, pas à pas, vers elle.

    « Je t'aurai prévenu, Aromë ! glapit-elle en resserrant ses mains sur son arc. Arrête-toi, bon sang ! AROMË ! »

    Je la fixai, décidé, partagé entre l'amour brûlant qui me dévorait et le désespoir qui, lentement, s'insinuait en moi comme un poison mortel.

    « AROMË, STOP !! » hurla-t-elle alors que je n'étais plus qu'à un mètre.

    Soudain, le trait partit. Une violente douleur me déchira la poitrine, juste au-dessus du coeur, aussi terrible que ce que je venais de réaliser : Emöra m'avait tué. Complètement dévoré par le chagrin et la surprise mêlés, je la regardai pendant un instant qui me sembla éternel et, pris d'un spasme, je m'écroulai, égrainant les dernières secondes de ma vie. 

    « NON !!! NON, AROMË !!! »

    Ma Raison de vivre était au-dessus de moi, ruisselante de larmes, son arc lancé à plusieurs mètres de mon corps. 

    « Qu'est-ce que j'ai fait, Aromë ?! Non !! Seigneur, Seigneur, qu'ai-je fait ?! Aromë, écoute-moi, je t'aime ! Je t'aime, tu m'entends ?! »

    Elle me serrait dans ses bras, sa robe blanche tâchée de sang. Je voyais des étoiles, mais j'étais trop heureux de l'avoir reconquise, comme un trésor immortel. Elle m'avait arraché la flèche et à présent, elle se calmait, douce, affectueuse. 

    « Attends, tu vas voir... me dit-elle avec un sourire entre ses larmes. Je vais te sauver, promis... Reste avec moi ! »

    Elle posa ses deux mains sur ma poitrine et, concentrée, elle commença à insuffler en moi une décharge d'énergie puissante ; elle me donnait un peu de sa vie, tout ce qu'elle pouvait. Bientôt j'eus la force de murmurer :

    « Arrête, mon amour... Arrête... Tu vas te tuer...
    - Pas tant que tu ne seras pas sur pieds, me répondit-elle, résolue. Je ne sais même pas pourquoi j'ai voulu t'oublier, ni comment j'ai pu espérer que mon amour pour toi avait diminué. Ils ont tous voulu me faire croire que tu étais un monstre, mais qu'es-tu, si ce n'est un Egnä prisonnier du corps d'un Nah'râk ? »

    Elle sanglotait mais je percevais en elle un sourire annonciateur de soulagement intense. J'étais sa drogue comme elle était la mienne, et ensemble, nous avions l'impression de ne nous être jamais quittés, d'être faits pour vivre et pour mourir main dans la main.
    Sentant qu'elle perdait des couleurs, je fis un effort colossal pour réveiller ma magie ; petit-à-petit, la plaie béante se fit plus petite, jusqu'à se refermer entièrement. Lorsque Emöra s'aperçut de ma guérison, elle se recula et se releva tant bien que mal, prise d'un nouvel accès de tremblements. Faiblement, je m'accroupis puis parvins à me mettre sur mes jambes, face à elle. Elle me regardait de nouveau comme si elle me craignait, véritable symbole de la douleur, et elle évitait mon regard.

    « Me pardonneras-tu ? » risqua-t-elle d'une petite voix, dégoûtée d'elle-même.

    Je lui souris, ému, et lui pris doucement le menton en faisant bien attention de ne pas la griffer. Elle osa enfin me regarder, et soudain nous nous tombâmes dans les bras, pleurant de bonheur. Comme c'était bon de la serrer contre moi, enfin, dans cette étreinte qui m'était si familière ! Mon coeur battait si fort, tout neuf, remonté et éperdument amoureux... Comme je l'aimais... Comme je l'aimais !! Mon Emöra, ma chère Emöra, mon trésor, ma Vie, mon âme ! Comme j'étais bien dans ses bras, comme elle sentait bon, comme elle était douce ! Ivre d'amour, j'entourai délicatement tout son corps, ailes comprises, de mes ailes noires et griffues, comme pour la réchauffer. C'est vrai, je ne dégageais pas cette chaleur propre aux ailes plumées, je n'étais pas aussi délicat, mais elle en frissonna de plaisir.

    « Tu vois ? chuchotai-je en caressant ses cheveux, en embrassant sa joue, son cou. J'ai tenu ma promesse : moi aussi je peux t'entourer de mes ailes, à présent. »

    Elle observa mes yeux, mon nez, ma bouche, effleura de son doigt ma joue tendue et plutôt piquante.

    « Qu'elles soient noires ou blanches, quelle importance ? murmura-t-elle en me souriant. Tu es beau, Aromë ! Délicieusement beau ! Je t'aime... » 

    Et nous nous embrassâmes ainsi pendant une éternité, peut-être deux ou trois siècles, collés l'un à l'autre par un amour indescriptible et si fort qu'il aurait déplacé des montagnes. Doucement mes lèvres froides effleuraient les siennes, tièdes et douces, et les happaient pour les mordiller avec délice. Nos sens en éveil nous faisaient oublier la faiblesse, nos yeux fermés entrevoyaient ce désir immense qui émanait de nos baisers passionnés, et petit-à-petit, nos respirations s'accéléraient, mues par un bonheur indescriptible, presque mortel. Nous en oubliâmes même que nous étions en plein coeur d'Archäh, dans le bastion des Egnäs, et que moi j'étais censé être leur ennemi.

    Grave erreur. Car soudain, la porte s'ouvrit, nous faisant tous deux sursauter ; un Egnä grand et costaud, encore une fois incroyablement beau, fit son apparition dans l'encadrement de la porte. Lorsqu'il nous vit tous deux enlacés, il marqua un temps de stupeur, mais il se reprit très vite. 

    « Toi !! s'écria-t-il en me lançant un sortilège que j'eus à peine la force d'éviter, entraînant le cri effrayé d'Emöra. Comment oses-tu pénétrer cet endroit, comment oses-tu t'approcher d'une Egnä, immonde créature ?!!
    - Maître, non !! s'exclama Emöra en tentant de s'interposer, mais il l'écarta d'un geste en se précipitant sur moi.
    - Encore ce monstre de malheur qui te hantait tant, et que je croyais que tu avais oublié ! gronda l'Egnä en me lançant un autre sort, que j'évitai une nouvelle fois. Honte à toi, Emöra !! Honte à toi !!
    - Je vous en prie, Seigneur ! suppliai-je, répugnant à l'affronter. Je ne suis pas là pour faire du mal, j'aime juste votre élève depuis toujours ! Je ne suis pas un monstre, je vous le jure ! »

    Il me répondit en m'envoyant valser à l'autre bout de la pièce avant de se jeter sur moi et de me plaquer au sol, un petit poignard glissé sous mon cou.

    « Immonde créature, pour avoir ensorcelé un membre du peuple du Bien, tu ne mérites rien d'autre que la mort ! Alors meurs, monstre ! »

    Il s'apprêtait à me trancher la gorge, quand tout à coup il poussa un court râle avant de s'écrouler sur moi. Entre ses ailes, un trait de carquois était profondément planté au milieu d'une tache rouge grandissante. Ébahi, je levai les yeux et découvris Emöra, tremblante et haletante, un énorme carquois entre les mains, un soldat Egnä inconscient à ses pieds, frappé d'une des flèches de son petit arc.

    « Par Arch'evilia, Emöra, qu'as-tu fait ?! m'exclamai-je, horrifié. Tu viens de te damner ! »

    Elle se précipita vers moi et m'aida à me dégager avant de m'entraîner vers la fenêtre.

    « Je m'en fiche ! dit-elle. Ils sont tous pareils, tous à prétendre faire le bien en haïssant ceux qui ne leur plaisent pas. Peu importe tant que je t'aime, tout peut se passer, je ne veux plus jamais te quitter. »

    Aussitôt après, elle m'attrapa la main et se jeta dans le vide, m'entraînant avec elle dans sa chute. Ensemble, à l'unisson, nos ailes se déployèrent et nous filâmes en direction de l'inconnu. J'aurais été parfaitement heureux si un escadron d'Egnäs déchaînés ne s'était pas lancé à notre poursuite avec la ferme intention de me tuer et de punir très, très sévèrement Emöra. Pire encore, un peu plus à l'Est, un groupe de Nah'râks furieux à ma recherche depuis des jours venait de faire son apparition. 

    « Vole, surtout, vole plus vite que tu n'as jamais volé !! m'écriai-je, serrant fort sa main.
    - Je t'en prie, ne me lâche pas ! supplia-t-elle, paniquée. Ne m'abandonne pas !
    - Jamais je ne t'abandonnerai ! Jamais, tu m'entends ? »

    Juste à côté de moi, des flèches sifflèrent et m'écorchèrent les ailes. Je n'avais jamais fui aussi vite, c'était clair. Et pourtant, une petite voix en moi me disait que ce n'était pas assez, que nous ne leur échapperions jamais. Il en sortait de partout, de plus en plus déterminés à nous avoir morts ou vifs, et les flèches fusaient. Emöra paniquait de plus en plus, ses ailes battaient si vite qu'elles menaçaient de ne plus la porter du tout.

    « Courage, mon amour, courage ! lui criai-je, désespéré. Courage, nous allons nous en sortir, il le faut ! »

    En plein coeur de la ville, nous fuyions notre destin. Soudain, j'eus l'idée folle de plonger entre les immeubles pour rendre la poursuite plus difficile. Mais Emöra n'avait jamais fait cela, elle ne maîtrisait pas encore totalement son vol, contraîrement à moi, et j'étais fréquemment obligé de la faire dévier de sa trajectoire à la force de mes bras pour lui éviter de s'écraser contre un bâtiment proche. Le problème, c'est que cela nous ralentissait prodigieusement, et derrière nous, sur les côtés, au-dessus, nos poursuivants se faisaient de plus en plus nombreux, toute race confondue. De partout j'entendais des « Traître !! », des « Traîtresse !! », des « Honte à ta race, honte à toi !! », et chacun de ces cris me rappelait l'injustice qui avait gouverné ma vie ces derniers mois.

    « Taisez-vous, maudits !! hurlai-je, furieux. Taisez-vous, vous qui ne connaissez que la haine et le conflit !! 
    - Aromë, j'ai peur !! s'exclama Emöra, qui avait de plus en plus de mal à se diriger. Aromë, nous allons mourir !!
    - Non, mon amour, accroche-toi ! Nous n'allons pas mourir, nous allons les vaincre ! Aie confiance !! Bats-toi pour nous deux, je t'en prie ! »

    Elle acquiesça mais ses forces l'abandonnaient, je le sentais. Et puis soudain, le trait terrible d'un carquois vint se planter dans l'aile de mon aimée, m'éclaboussant d'un sang rose et pur.

    « EMÖRA !! beuglai-je, tandis qu'elle me lâchait la main de surprise.
    - AROMË !! Aromë, je tombe !! »

    Je la vis avec horreur perdre totalement le contrôle de son vol, et en un instant elle s'emballa, zigzaguant comme un oiseau blessé sans savoir où elle allait. Je plongeai en piqué pour tenter de la rattraper, hurlant son prénom, terrassé par une peur sans nom qui laissait présager le pire. 

    Et là, là, sous mes yeux, à une vitesse affreusement crue qui ne lui laissait aucune chance, elle alla s'écraser de tout son poids sur la paroi d'un haut immeuble. Mon cri fut si déchirant, si puissant, si désespéré, que tous les oiseaux alentour s'envolèrent, que tous mes poursuivants eurent un instant un mouvement de recul, un sursaut. Mais peu importait de ce qui se passait autour de moi : pour moi le temps s'était arrêté, et mon coeur s'était glacé dans ma poitrine oppressée, comme si j'étais sur le point de mourir. Je vis l'amour de ma vie rebondir brutalement sur la paroi, repartir en arrière sous le choc avec une grâce qui me frappa, entourée de centaines de perles rouges, et aller s'étaler de tout son long sur le toit d'un petit appartement proche. Là, elle fut agitée d'une ou deux violentes convulsions, et je la vis partir, sans même me jeter un regard, sans même me dire adieu. 
    Non, ce n'était pas possible !! Elle ne pouvait pas m'avoir quitté, pas maintenant, pas comme ça, pas dans une telle violence ?! Non ! Elle, si pure, si parfaite, elle ne pouvait pas avoir connu une fin aussi brutale, aussi cruelle ?!! 
    Hurlant tout ce que je pouvais sortir de mes tripes, je me laissai à moitié tomber auprès d'elle, complètement aveuglé par les larmes, mais il n'y avait déjà plus rien à faire : son regard vide, encore marqué par la terreur, fixait le ciel, et sa bouche ouverte ne laissait plus s'échapper la moindre bouffée d'air frais. Déjà son corps se refroidissait, déjà les plumes de ses ailes se détachaient, s'envolant dans la brise du soir, et le sang de sa blessure séchait, frappé par la mort.

    « NOOOOOOOOOOOON !!!!!!!!!!!!! »

    Ce cri, je le poussai des dizaines, des centaines de fois, incapable de me rendre à l'évidence qui me sautait pourtant aux yeux, implacable, inchangeable, tragique fatalité qui me frappait, moi, pauvre mortel dont le nom disparaissait déjà. Car oui, je ne me souvenais déjà plus du doux nom que j'avais hérité de mon amour. Horreur !! Horreur, hideuse horreur !! Je me perdais, je perdais mon âme !!
    Tout tournait dans ma tête, tous mes sentiments se mélangeaient, sans que je sache lesquels il fallait que je choisisse pour ne pas exploser. Par Arch'evilia, cette douleur ! Cette affreuse douleur dans le creux de la poitrine, cette affreuse douleur dans le corps qui vous hurle qu'un trou béant s'est fait dans votre coeur, à l'emplacement où brillait la petit flamme de l'être cher en vie... Désormais, et je ne voulais me l'avouer, le feu qui embrasait la cathédrale de mon coeur, cette cathédrale entièrement dédiée à Emöra, ce feu s'était éteint, pour toujours. À la place, une épitaphe, une seule, en lettres dorées, qui m'ordonnait de vivre pour me souvenir... Me souvenir de l'être aimé qui avait empli ma vie. Et dans mon coeur flétri, totalement vide, un nouveau feu naquit, d'abord tout petit, puis de plus en plus puissant, entourant de ses flammes dansantes l'épitaphe dorée, comme la nouvelle raison qui me permettrait de survivre. Et ce feu, plus rouge, plus brûlant encore que le premier, il me disait :

    « Venge-toi, Mosän. Venge-toi, Arch'evilia t'a perdu, t'a déchiré pour toujours ! »

    Alors je fermai les yeux de mon aimée, objet de mon culte éternel, et je l'embrassai pour la dernière fois, réchauffant ses lèvres devenues glacées. Résolu, tellement dévoré par la douleur que j'en oubliai de pleurer, je me redressai et m'éloignai un tout petit peu d'elle. Alors je levai la main vers son corps et un flot de magie déferla sur elle, l'illuminant de toute part. Petit à petit, elle sembla devenir de cristal, puis sa silhouette s'estompa et se recroquevilla jusqu'à devenir une sorte de perle liquide, transparente comme l'eau mais brillant tel un soleil. Sans un mot, je l'attirai à moi et la prit entre mes mains, sentant toute son essence là, au creux de mes paumes. Laissant couler une larme, j'embrassai la petite sphère, avant de l'appliquer sur ma poitrine, près de mon coeur. Le liquide, froid, entra en moi et je le sentis emprisonner mon coeur, comme pour me rappeler toujours ce passé inoubliable, ces plus belles années de ma vie.

    « Merci, mon amour, d'avoir illuminé mon enfance... murmurai-je en séchant mes yeux humides. Je ne t'oublierai jamais. En moi tu vivras, et ensemble, ensemble, nous nous vengerons de la cruauté du monde. »

    Alors je me tournai vers le ciel ; dans ma douleur, je ne m'étais pas aperçu que j'avais créé une immense sphère protectrice, sur laquelle s'acharnaient mes assaillants pour tenter de me rejoindre. 

    « Pauvres imbéciles... lâchai-je, habité par la plus grande haine que j'aie jamais connue. Je vais vous balayer comme des fêtus de paille, Egnäs comme Nah'râks... »

    Aussitôt j'invoquai ma puissante magie et, dans un énorme fracas, comme du verre qui se casse, la sphère explosa en tout sens, tuant tout ce qui se trouvait à proximité. Savourant ma vengeance, je regardai les corps pitoyables de mes anciens tortionnaires, recroquevillés dans des positions minables. Ils paieraient tous, tous sans exception, l'horreur qu'ils m'avaient faite vivre. Et dans un dernier regard à la tache sombre qui couvrait une bonne partie du toit sur lequel avait atterri Emöra, je m'envolai vers mon destin, celui de tuer, tuer, encore tuer, comme le monstre que j'étais devenu. 

     

    ***

     



    Tu vois, mon Emöra, il y a une leçon à tirer de notre histoire : dans le monde, il existe des personnes peu fréquentables, d'autres adorables, messagères du bien. Mais lorsque l'on veut trop protéger un peuple du mal, lorsqu'au nom du Bien l'on met en pratique des solutions telles que celle qui nous a séparés, alors au contraire c'est le mal qui s'installe en ce peuple. Peut-être, au fond, étais-je véritablement un monstre. Mais si l'on m'avait laissé en paix, en ta compagnie, si l'on m'avait laissé vivre ma vie, je ne serais pas devenu ce que je suis aujourd'hui : une créature dénuée d'humanité, faite pour tuer, qui fit s'écrouler les toits d'Enfeghärt, qui détruisit Archäh, qui détruisit les Bâtiments des Métamorphoses, qui décima la quasi-totalité des Arch'eviliens, innocents ou coupables... par amour pour toi. 

     

    Je t'aime, mon Emöra. Je t'aime... 

     

     

    Taverne du Cochon Bleu

    Emöra et Aromë, magnifique illustration fournie par l'humaine Blob que les Mohväs remercient chaleureusement pour sa générosité et son talent ! Blob, tu es ici chez toi !

     

    Rappel : cette image est la propriété exclusive de son auteur et est publiée de manière inédite sur Internet par le biais de ce site. Tout plagiat sera sanctionné. 


     


    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    1
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:20

    Note :

    - tous les commentaires écrits en une police plus large datent de l'an passé et ont été laissés sur mon précédent blog, qui hébergeait cette nouvelle.

    - certains commentaires émettent des critiques par-rapport aux noms des créatures, et à une comparaison avec l'université d'Oxford ; ces défauts ont été corrigés, ainsi si vous ne comprenez pas l'origine de ces commentaires, c'est parce qu'à présent ces détails ont été changés.

    - Cette nouvelle a été publiée en feuilleton ; certains commentaires se réfèrent donc à un épisode en particulier, et pas à la nouvelle entière. Chaque épisode débute par une image.

     

    2
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:23

    Emöra power !! Allez, Charlotte, ponds-nous encore plein de belles histoires d'amour comme ça et tu finiras par me convertir au sentimentalisme ^^ J'adore, bravo !

    3
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:24

    Merci !! C'est super gentil, ça me touche beaucoup beaucoup beaucoup ! Vraiment, merci beaucoup...^^

    4
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:26

    Un mot à dire: WOUAW! J'ai trouvé ça trop bien!!! Ton texte magnifiquement écrit! tu as du talent assurément!! Bonne continuation http://evenementski.over-blog.com twitter:@Evenementski

    5
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:27

    Merci beaucoup, c'est vraiment très gentil, je ne m'attendais pas à un si bon commentaire si vite ! Bonne continuation à toi, merci encore^^

    6
    jérémy66
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:29

    Tout ce que je peux dire après avoir lu ça, c'est que je pressens la suite =)

    Sinon c'est bien écrit, les noms sont bizarroïdes, on sent la recherche, malgré angel et évil qui font très stéréotypes (ndlr : défaut modifié). Je dirais comme précédemment dit, oxford est très mal choisi pour la comparaison (ndlr : défaut corrigé), mais je comprend aussi pourquoi tu as mis ça ^^

    Ca me rappelle vaguement quelque chose que j'ai déjà lu, mais ça m'étonnerais que tu connaisses.

    7
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:32

    Je reçois tes critiques et tenterai de les expliquer. Oxford, c'est vrai, n'a rien à faire dans la bouche du narrateur, en l'occurrence Aröme. Mais c'est un clin d'oeil, comme si j'avais parlé à travers lui pour que les lecteurs se fassent une idée. C'est vrai que j'aurais pu éviter ça et décrire mieux, tout autant que les batailles ; mais elles ne sont, dans cette nouvelle, pas du tout ma priorité. Si j'ai choisi des archétypes tels les Angels et les Evils, c'est fait exprès, je sais bien que c'est un cliché ; mais justement, tout au long de l'histoire je démonte ce cliché, ils servent à ma morale. L'histoire tourne autour des préjugés, d'une société qui veut se préserver du mal mais est en fait le mal en agissant de cette manière, et aussi de l'amour, un amour passionnel et dévorant que j'essaie de dépeindre. Tu comprendras peut-être un peu mieux pourquoi je ne m'attarde pas sur les moments de bagarre, moments que par ailleurs j'adore décrire et dont je réserve la description pour mon roman qui, comme tu le sais, est un Heroic Fantasy. Voilà, j'espère avoir répondu à tes attentes !

     

    PS a posteriori : finalement j'ai quand-même corrigé^^

    8
    Black-History-x
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:33

    Haaan oui ce texteje viens de le lire , et bin vraiment BRAVO je le trouve vraiment superbe , j'aime beaucoup ce que tu écris et il est vrai que ce texte et pour les plus "âgés" que la maison derrière la gare.
    Vraiment felicitation j'aime vraiment :) !! Un vrai plaisir de lire tes textes.

    9
    XFinalX
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:34

    j'adore x_x

    10
    jérémy66
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:35

    (à propos de l'épisode 3)

    Plus je lis, plus je devine la suite ^^ c'est l'évidence même, et puis tu m'as un peut aiguillé avec ce que tu m'as dit la dernière fois, même si tu t'en es peut-être pas rendue compte.

    Juste un truc à redire (comme la dernière fois j'ai voulu te le dire de visu, finalement j'ai oublié les trucs qui m'avaient fait bizarre, donc la je préfère poster, comme ça ça reste frais dans mon esprit) c'est quand il dit "rien de cassé ?" Ca casse tout xD ça va pas avec le reste de l'écriture, je sais pas, je le ressens comme ça. Bon après je sais qu'il y a pas 36 manière de dire ça aussi ^^'

    N'écrivant pas mieux que toi, je dirais que ton histoire est super bien écrite ... Tiens ça me fait penser, au travers de tout ce que tu as pu imaginer , inventer etc ... ce monde reste trop proche du notre, avec l'existence du jus d'orange, du magasins avec ses cabines d'esseyages, etc ... je m'attendais peut-etre à un peu plus d'exotisme, m'enfin c'est super quand même, va pas te dire que t'as écrit des trucs moches, c'est super beau et et et ... et voilà quoi ^^

    Bsx, continu dans cette voie =)

    11
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:37

    Tu devines la suite... C'est vrai, il faudrait que je m'améliore là-dessus. Ou peut-être qu'on est sur la même longueur d'ondes ? Non, remarque, une histoire de ce type, ce n'est pas nouveau. Encore une fois, c'est certainement parce que je passe beaucoup moins de temps sur mes nouvelles que sur mon roman ; là, j'essaie de surprendre un maximum. Peut-être que le fait que j'aie déployé toute mon imagination dans mon roman appauvrit les nouvelles... 
    Le "rien de cassé" te choque ? Remarque, c'est une rupture entre la narration, assez "soutenue", et le style direct. Aröme reste un ado, et même s'il est assez noble, tout comme Emöra il parle comme un jeune homme. C'est vrai que quand on est dans sa tête, il s'exprime avec plus de classe. Mais je pense que nous tous, nous pensons mieux que nous parlons. Ce sont deux styles différents, et j'aime bien mettre des petites ruptures qui réveillent le lecteur si jamais l'histoire commençait à l'endormir^^. Évidemment, si tu n'aimes pas c'est ton droit et je le respecte. 
    C'est vrai que ce monde est proche du nôtre. Ici, je n'avais pas envie de faire un stéréotype de la Fantasy, plutôt de la science-fiction. Nous sommes sur une autre planète, une planète assez développée ; et en même temps, comme je te l'avais déjà dit, tous ces détails qui ramènent au réel montrent que l'histoire, en fait, n'est qu'une métaphore qui sert la morale...
    Merci de prendre le temps de me dire ce que tu as ressenti en lisant, c'est vraiment gentil. Bisous !

    12
    jérémy66
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:38

    Bingo j'avais raison ! J'en étais sur que ça allait se passer comme ça ^^bon celà dit, je pensais que sa nouvelle apparence viendrait bien moins vite et que tu raconterais les 5 jours qui précédaient encore sa transformation, mais bon ... Ah et je pensais aussi que son amour disparaitrait avec sa nature révélée.
    En tout cas encore bravo, j'ai rien à redire sur l'écriture de ce passage =) cette fois ^^

    Bsx bsx

    13
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:39

    C'est une nouvelle, je ne peux pas m'attarder sur les détails, malheureusement. peut-être que, plus tard, je développerai ! Eh non, ce serait trop simple s'il oubliait son amour pour Emöra. Il serait heureux dans sa situation et Emöra pareil !

    14
    Nicow66
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:39

    L'entraînement des Evils fait penser à celui des spartiates du film 300!
    J'ai hâte de lire la suite!

    15
    metal66963
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:40

    hate d'avoir la suite j'attent ke sa ^^

    • Nom / Pseudo :

      E-mail (facultatif) :

      Site Web (facultatif) :

      Commentaire :


    16
    XFinalX
    Mardi 24 Mai 2011 à 18:41

    ='( c'est triste.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :